Kaburahe, le port d’Anvers ne sera jamais Bujumbura : il est temps de jeter l’ancre et de rentrer à la maison

Depuis le port d’Anvers, Antoine Kaburahe regarde passer les containers sans voir que son propre navire a coulé. Dix ans qu’il guette l’effondrement du Burundi depuis les quais flamands, comptant les exilés comme des trophées. Mais les cargos repartent à vide, et lui reste là, amarré à sa rancune, pendant que le Burundi, lui, a levé l’ancre vers l’avenir. Il est temps de débarquer, Antoine. La mer de la haine n’a que trop duré.

Antoine, cela suffit.

Dix ans que vous avez quitté le Burundi. Dix ans que, depuis la Belgique, vous scrutez votre pays comme un oiseau de mauvais augure, comptant les morts, les départs, les difficultés, avec la fièvre de celui qui veut avoir raison contre la vie. En 2017, vous proposiez aux élus belges d’ « asphyxier le régime », c’est votre corps que vous avez asphyxié à force de courir après les réunions de commission, les médias complaisants et les réseaux d’influence anversois.

Mais aujourd’hui, posons les choses à plat.

Le Burundi n’est pas tombé. Il ne tombera pas.

Vous rêviez d’un effondrement en 2015. Vous l’annonciez en 2017 devant les députés belges. Vous le prophétisez encore en 2026, en voyant des enseignants tenter l’aventure ailleurs. Mais regardez les faits : le Burundi est toujours là. Pas parfait, non. Pas riche, évidemment. Mais debout. Organisant son destin, négociant avec ses voisins, accueillant ses retraités de la Minusca, préparant ses échéances électorales.

Les 1 800 enseignants partis ? C’est triste, certes. Mais ce sont des hommes libres. Et contrairement à ce que vous insinuez, leur départ n’est pas un glas. C’est un mouvement, une circulation humaine que vous-même avez pratiquée en quittant le pays. La seule différence, c’est que vous êtes parti pour détruire. Eux partent souvent pour construire, et beaucoup reviendront.

Votre haine a un coût : votre vie

Voici la vérité que personne n’ose vous dire : vous avez sacrifié votre vie sur l’autel d’une rancune. Pendant que vos contemporains, au Burundi, élèvent leurs petits-enfants, construisent une maison, cultivent un lopin de terre ou simplement vieillissent en paix entourés des leurs, vous, vous vieillissez seul, dans un froid continental, avec pour seule compagnie la colère et les dossiers de presse jaunis.

Pendant que les Burundais dansent à la sortie d’une messe, vous tournez en rond dans un studio anversois, financé par les allocations du contribuable belge. Pendant que le pays rit, vous râlez. Pendant que le pays espère, vous désespérez. Vous vous êtes transformé en écho tragique de vous-même, répétant inlassablement les mêmes antiennes sur un pays qui ne vous écoute plus.

La famille attend. Pas la politique.

Soyons concrets, Antoine. Derrière votre combat politique, il y a une famille. Des enfants, peut-être des petits-enfants. Que leur avez-vous transmis ces dix dernières années ? La haine du Burundi ? La certitude que leur père a raison contre tout un peuple ? Ou bien l’amertume d’un homme qui a mis toute son énergie à détester, au lieu d’aimer ?

Pensez-y. Pendant que vous traînez le CNDD-FDD dans la boue, des millions de Burundais continuent de voter pour ce parti. Pourquoi ? Parce qu’il incarne quelque chose que vous refusez de voir : l’espoir des petites gens, la fierté d’un peuple longtemps humilié, la résilience d’une nation qui refuse de crever.

L’umugirwa du grand-père, ou la malédiction du reniement

L’histoire, dit-on, se répète. Votre grand-père, pour des raisons que lui seul connaissait, aurait pratiqué l’umugirwa : le reniement de son clan, abandonnant ses origines pour en épouser d’autres. Aujourd’hui, vous perpétuez ce geste funeste. Vous avez renié votre peuple. Vous avez renié votre pays. Vous avez renié cette terre qui vous a vu naître et qui, malgré tout, vous tend encore les bras.

Mais l’adage est formel : « Iyakariye ntigata. » Ce qui est trop amer ne passe pas. Vous avez servi l’amertume. C’est elle, aujourd’hui, qui vous étouffe.

Rendez les armes, Antoine

Alors, voici notre appel solennel, lancé depuis Bujumbura, depuis Gitega, depuis les collines que vous avez quittées :

Rendez les armes.

Pas au régime. Pas au CNDD-FDD. Mais à la vie. À votre famille. À ce qui reste de votre âme de journaliste, qui fut un jour talentueuse. Arrêtez de maudire. Arrêtez de compter les Burundais qui partent comme si chaque départ était une victoire personnelle. Arrêtez de pleurer quand le pays avance.

Le Burundi se reconstruit. Lentement, imparfaitement, mais sûrement. Des routes se goudronnent. Des écoles rouvrent. Des jeunes créent des start-ups. Des filles retournent à l’école. Des mères accouchent dans des centres de santé.

Pendant ce temps, vous croupissez. Vous attendez. Vous espérez encore la chute.

Elle n’aura pas lieu.

La seule chute, c’est la vôtre

Celle d’un homme qui a confondu journalisme et activisme, information et propagande, dignité et rancune. La seule chute, c’est celle de votre influence, qui s’amenuise d’année en année. La seule asphyxie, c’est celle de votre crédibilité, qui ne pèse plus lourd dans le débat public burundais.

Il n’est pas trop tard. Revenez. Pas forcément physiquement, mais au moins mentalement. Cessez le sabotage. Posez cette plume qui tue. Prenez un cahier, et écrivez autre chose. Écrivez sur les levers de soleil à Bujumbura, sur l’odeur des grillades le soir, sur la beauté des tambourinaires. Écrivez sur ce que vous avez aimé, avant que la politique ne dévore tout.

Votre pays vous attend. Pas pour vous juger, mais pour vous accueillir. Pas pour vous réduire au silence, mais pour entendre enfin une voix constructive.

Iyakariye ntigata.

L’amertume, vous l’avez assez bue. Maintenant, posez la coupe. Et vivez.

Par Jean Manoir Ntibazonkiza