Deuxième épitre au Dr Alain Ndikumana, le Ministre des finances, du budget et de l’économie numérique du Burundi

Opinion, politique, société

Lettre ouverte à Monsieur le Ministre, Dr Alain NDIKUMANA,

Il est écrit que « de l’abondance du cœur, la bouche parle ». Et depuis quelques jours, votre bouche parle beaucoup. Elle parle tant qu’elle finit par couvrir le bruissement des marchés, le soupir des fonctionnaires, le silence inquiet des ménages et même le cliquetis des calculatrices du Trésor public.

Alors me revoici, moi, simple Mugumyabanga qui croit encore au «Kugumy’Ibanga», vous adressant cette seconde épître, après celle de la veille de la Saint-Sylvestre où nous vous avertissions déjà : l’arbre sur lequel vous êtes assis, vous êtes en train de le scier en direct.

Mais cette fois-ci, Excellence Monsieur le Ministre, vous ne sciez plus seulement l’arbre. Vous soufflez désormais sur les braises du populisme avec l’ardeur d’un prédicateur de carrefour, oubliant que vous avez été appelé aux finances publiques comme technocrate et non comme prophète des émotions collectives.

Devant les représentants du peuple, vous avez déclaré que plus de dix millions de dollars américains issus des frais de mission des fonctionnaires alimenteraient le marché noir des devises. Une affirmation lourde et gratuite qui n’a rien avoir avec la réalité. Très lourde. Une affirmation qui devrait être portée non par des soupçons mais par des démonstrations ; non par des impressions, mais par des preuves ; non par des murmures administratifs, mais par des études scientifiques.

Car enfin, Monsieur le Ministre, sur quelle base avez-vous osé prononcer une telle confession publique contre les serviteurs de l’État ? Où est l’étude ? Où sont les statistiques ? Où sont les enquêtes financières ? Où sont les audits de la Banque centrale ? Où sont les rapports des services compétents ? Vous qui êtes docteur, vous savez pourtant qu’une hypothèse n’est pas une vérité et qu’une rumeur répétée sous les lambris de l’Assemblée nationale ne devient pas science parce qu’elle est prononcée avec gravité.

Vous étiez attendu comme un homme des chiffres ; vous voilà devenu homme des formules. Vous étiez attendu comme architecte macroéconomique ; vous voilà chroniqueur des frustrations populaires. Vous étiez attendu comme chirurgien des finances publiques ; vous voilà distributeur de sentences générales et mensonges honteux contre les fonctionnaires.

Et puisque vous avez choisi de parler des missions à l’étranger, permettez que le peuple vous retourne respectueusement le miroir.

Combien avez-vous vous-même restitué au Trésor public depuis votre nomination ?Nul n’ignore que vous êtes parmi les ministres qui voyagent le plus. Deux voyages par mois, parfois davantage, disent les couloirs administratifs et les salons diplomatiques. Addis-Abeba, Washington, Nairobi, Bruxelles, Doha… vos tampons de passeport voyagent presque autant que vos déclarations. Alors dites-nous : combien des devises reçues lors de ces missions ont été réinjectées dans les caisses de l’État ? Combien avez-vous reversé à la Banque de la République du Burundi ? Combien de dollars n’ont pas touché le marché parallèle ?

Car à écouter votre déclaration, beaucoup ont eu l’impression étrange que vous étiez en train de vous accuser vous-même sans vous en rendre compte.

Vous demandez aux fonctionnaires d’être vertueux ? Montrez-leur l’exemple. Publiez vos états de mission. Publiez vos frais. Publiez vos restitutions. Publiez vos résultats. Car la morale publique commence toujours par l’exemplarité du sommet.

Monsieur le Ministre, Son Excellence le Président de la République ne vous a pas nommé parce que vous êtes un Mugumyabanga. D’autres le sont aussi. Il vous a nommé parce qu’il croyait voir en vous un technocrate capable de tenir la boussole économique d’un pays confronté à des turbulences monétaires, budgétaires et sociales.

Mais depuis quelques mois, le Burundi découvre un autre Alain Ndikumana : un homme davantage préoccupé par les grandes déclarations que par les grandes réformes ; un homme plus académicien que planificateur ; plus conférencier que bâtisseur ; plus théoricien que gestionnaire.

Vous réussissez admirablement une chose : faire vibrer les groupes WhatsApp. Chaque semaine, une nouvelle phrase. Chaque semaine, une nouvelle polémique.
Chaque semaine, un nouveau débat populaire.

Mais pendant que les réseaux sociaux s’enflamment, le fonctionnaire, lui, continue de survivre avec un salaire qui fond avant même la fin du mois. Le petit cadre de l’administration continue de compter ses billets comme un moine compte ses prières. Et vous, au lieu d’améliorer leurs conditions de travail, vous transformez leurs maigres frais de mission en suspect collectif national.

Monsieur le Ministre, le peuple n’attendait pas de vous des sermons sur les devises.
Il attendait des solutions. Il attendait la stabilité monétaire.  Il attendait l’assainissement des finances publiques. Il attendait une stratégie crédible contre le marché noir.
Il attendait une vision.

Car le marché noir, Monsieur le Ministre, n’est pas né dans les valises des modestes fonctionnaires. Ce marché noir-là est entretenu par des réseaux puissants, des importateurs privilégiés, des opérateurs intouchables, des spéculateurs protégés ; ceux-là mêmes que nous évoquions déjà dans notre lettre ouverte de la veille de la Saint-Sylvestre.

Pourquoi les petits agents deviennent-ils soudain les nouveaux coupables officiels pendant que les grands architectes de la pénurie monétaire continuent de prospérer dans l’ombre ?Le peuple observe. Le peuple écoute. Et le peuple commence à distinguer la technocratie du théâtre.

Oui, Monsieur le Ministre, les Bagumyabanga vous avouent que même les 300 dollars ne suffisent pas pour certaines missions. Informez-vous, Monsieur le Ministre, sur les frais de missions dans les autres pays de la région. Vous êtes témoins vous-même, quand vous êtes en mission à l’étranger avec vos conseiller, ils parcourent toutes la ville pour trouver des chambres plus ou moins abordables en vue de pouvoir aussi avoir de quoi manger ! Car, la vie est devenue trop chère dans le monde entier.

Monsieur le Ministre, nous sommes fatigués des longues déclarations qui ressemblent à des homélies économiques. Fatigués des concepts sans résultats visibles.
Fatigués des discours qui accusent davantage qu’ils ne construisent. « Kugumy’Ibanga» n’a jamais signifié exposer publiquement l’administration comme une place de marché où chacun vient jeter sa pierre contre le fonctionnaire devenu bouc émissaire national.

S’il vous plaît ! Un ministre sérieux protège. Il réforme avec méthode. Il sanctionne avec précision. Il communique avec prudence. Tel est un leadership éclairé, sage et constructeur !

Car les missions à l’étranger ne sont pas des caprices administratifs. Elles sont un instrument de souveraineté. Un État moderne envoie ses cadres négocier des financements, défendre ses intérêts, attirer des investisseurs, représenter le pays dans les institutions régionales et internationales, suivre les évolutions économiques et sécuriser des partenariats. Si abus il y a, il faut les identifier avec rigueur, non condamner tout un corps administratif depuis la tribune parlementaire.

Par contre, comme ça a été fait pour les frais de mission à l’intérieur du pays, les frais de missions à l’étranger devraient être revus à la hausse d’autant plus que les plafonds actuels des frais de mission à l’étranger délivrés par le Burundi sont très insuffisants. Depuis le crise économique mondiale, la vie est devenue trop chère.

Et parfois, Monsieur le Ministre, en vous écoutant parler, beaucoup se demandent avec inquiétude ce qui se serait passé si les rumeurs vous annonçant naguère comme futur Premier ministre s’étaient réalisées.

Aurions-nous eu un chef de gouvernement ou un commentateur national des comportements administratifs ?Aurions-nous eu un stratège économique ou un distributeur permanent de théories improvisées ?

Alors permettez qu’un Mugumyabanga fidèle mais inquiet adresse respectueusement une suggestion à Son Excellence Monsieur le Président de la République.

Peut-être que le Dr Alain Ndikumana serait plus utile à la République en enseignant à l’Université du Burundi, dans un amphithéâtre de macroéconomie, ou à la Régie des statistiques, entouré de graphiques, de ratios et de projections. Là, il pourrait développer librement ses théories monétaires sans transformer chaque intervention publique en procès populaire contre les fonctionnaires.

Car gouverner les finances d’un État n’est pas seulement parler. Ce n’est pas seulement dénoncer. Ce n’est pas seulement impressionner l’Assemblée. Gouverner, c’est prévoir. Gouverner, c’est protéger. Gouverner, c’est produire des résultats.

Et l’histoire économique des nations retient rarement les grands parleurs.
Elle retient les grands bâtisseurs.

 

Fait à Bujumbura, ce 14 mai 2026,

Un Mugumyabanga qui croit encore au « Kugumy’Ibanga »

Lu pour vous, la Rédaction