Après avoir osé dénoncer devant le Parlement européen « l’agenda expansionniste » de Kigali et l’invasion du Nord-Kivu par le M23, l’ambassadeur Thérence Ntahiraja subit une campagne de diffamation systématique. Celle-ci trouve son relais le plus virulent en la personne de Pacifique Nininahazwe, un activiste sous le coup de mandats d’arrêt à Bujumbura, dont l’itinéraire personnelle et les accointances avec les services rwandais ne sont plus à démontrer. Décryptage d’une tentative d’intimidation qui vise à museler une voix libre et à dissimuler les ingérences de Kigali dans la région des Grands Lacs.
Un réquisitoire qui dérange
Tout a commencé à Strasbourg. Invité à s’exprimer devant les élus européens sur la détérioration de la situation sécuritaire dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), le diplomate burundais n’a pas usé de la langue de bois habituelle des représentants étatiques. Dans une intervention que plusieurs sources décrivent comme « d’une franchise glaçante », Thérence Ntahiraja a brisé le silence diplomatique.
« Il a dénoncé le comportement belliqueux du Rwanda, ses violations caractérisées du droit international, et a appelé à des sanctions exemplaires contre les autorités impliquées dans la déstabilisation régionale », confie un attaché parlementaire européen présent dans l’hémicycle.
L’ambassadeur, reconnu pour son franc-parler, n’a pas seulement évoqué la guerre par procuration menée par Kigali via la rébellion du M23 dans le territoire congolais. Il a également tiré la sonnette d’alarme sur les menaces directes qui pèsent sur le Burundi lui-même, notamment via les groupes armés comme les Red Tabara, qui opèrent depuis les jungles sud-kivutiennes avec, selon les services de sécurité burundais, le soutien logistique de Kigali.
Selon des notes prises lors de cette session, le diplomate aurait insisté sur un point crucial : l’invasion du Nord-Kivu par le M23 n’est pas une affaire purement congolaise. C’est une épine dans le flanc de toute la région, menaçant directement la stabilité du Burundi. Il a plaidé avec véhémence pour que l’Union européenne durcisse sa position et cesse toute complaisance envers les « fauteurs de guerre régionaux ».
Le déluge de fiel : quand Kigali actionne ses relais
À peine l’écho de sa voix s’était-il éteint sous la voûte du Parlement que le courroux de Kigali s’est abattu sur lui. La machine propagandiste rwandaise, d’une efficacité redoutable, s’est mise en branle. En première ligne de cette contre-offensive : Pacifique Nininahazwe.
Cet homme, qui se présente comme un « défenseur des droits de l’homme » sur les réseaux sociaux, a immédiatement relayé une accusation aussi grave qu’infondée. Il affirme, sans apporter la moindre preuve, que l’ambassadeur Thérence Ntahiraja réunirait régulièrement, dans l’enceinte même de l’ambassade à Bruxelles, des opposants rwandais au président Paul Kagame.
« C’est un tissu de mensonges forgé de toutes pièces par les services de renseignement extérieur rwandais », fulmine un membre de la diaspora burundaise basé à Anvers, sous couvert d’anonymat. « Le but est clair : ils veulent le salir pour l’affaiblir. En l’accusant de monter l’opposition rwandaise, ils cherchent à le faire taire ou à obtenir son rappel par Bujumbura sous pression belge. », ajoute-t-il.
Cette stratégie n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une mécanique bien huilée : lorsque Kigali ne peut tolérer une critique, elle ne nie pas toujours les faits ; elle noie le poisson en attaquant la crédibilité du messager. Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, maître d’œuvre de cette diplomatie agressive, n’a d’ailleurs pas tardé à reprendre à son compte ces allégations, enflant artificiellement cette polémique pour tenter de faire passer l’ambassadeur Ntahiraja pour un « agent de déstabilisation ».
Pourtant, si l’on gratte le vernis, la réalité est tout autre.
Pacifique Nininahazwe : itinéraire d’un « activiste » sous influence
Pour comprendre la nature de la menace, il faut se pencher sur le parcours de celui qui lance les pierres. Pacifique Nininahazwe n’est pas un simple citoyen indigné. Cet homme, président du Forum pour la conscience et le développement (Focode), est une figure sulfureuse de la crise burundaise de 2015.
À l’époque, il était l’un des leaders de la contestation contre un mandat du président Pierre Nkurunziza. Mais très vite, son activisme a basculé dans une radicalité qui a attiré l’attention de la justice de son pays. Selon les informations recueillies par notre rédaction, Nininahazwe est activement recherché par la justice burundaise pour des actes qualifiés de « terroristes » liés à la vague de violences de 2015 par lesquels un Imbonerakure (membre de la jeunesse du parti au pouvoir le CNDD-FDD) a même été brulé vif à Nyakabiga sous ses ordres. Des mandats d’arrêt ont été émis contre lui, l’obligeant à un exil doré, officieusement protégé par certains réseaux régionaux.
Dès 2014, bien avant la crise, Nininahazwe se plaignait déjà de « menaces », mais ses prises de position étaient alors encadrées par une lutte interne au Burundi. Cependant, après l’échec du coup d’État de 2015 et la montée des tensions avec le Rwanda, son discours a changé de tonalité. Il est devenu le relais quasi officiel des thèses kigaliennes. Lorsque le Burundi ferme sa frontière avec le Rwanda en janvier 2024 et que ce dernier intensifie son soutien au M23, Nininahazwe est là pour justifier l’injustifiable.
« Il est payé pour cela », tranche un analyste politique basé à Nairobi. « On sait depuis des années que Kigali entretient un réseau d’activistes de façade pour déstabiliser ses voisins. Nininahazwe, avec son statut de «réfugié politique » autoproclamé, est l’outil idéal pour diffuser cette propagande sans que les grands médias occidentaux, parfois naïfs, ne s’en rendent compte. », commente notre source.
La méthode Kagame : de la diffamation à l’élimination ?
Ce qui inquiète aujourd’hui les observateurs, bien plus que la simple médisance, c’est le schéma dans lequel cette campagne s’inscrit. Historiquement, la phase de « chasse à l’homme médiatique » précède souvent des passages à l’acte plus graves orchestrés par les services secrets rwandais (NISS).
L’histoire récente est jalonnée d’assassinats ciblés au-delà des frontières, une méthode que Paul Kagame maîtrise à la perfection. Nous assistons aujourd’hui à un début de reproduction de ce schéma contre l’ambassadeur Ntahiraja.
Plus inquiétant encore : le précédent de l’Afrique du Sud. Il y a quelques années, le régime rwandais avait tenté d’imposer à Bruxelles un diplomate qui a servi en Afrique du Sud, un « ambassadeur » dont les véritables fonctions étaient bien plus troubles. Les services belges ont découvert que cet agent était en réalité à la tête d’une cellule chargée d’éliminer des opposants rwandais réfugiés à Bruxelles. Les preuves étaient si accablantes que le gouvernement belge, pourtant peu prompt aux crises diplomatiques, a publiquement humilié Kigali en lui refusant l’accréditation.
Si le Royaume de Belgique, terre d’accueil de nombreuses diasporas, a fermé les yeux sur ces méthodes par le passé, la situation actuelle est explosive. Le fait que le régime rwandais utilise un « activiste » comme Nininahazwe pour cibler un diplomate encore en exercice, protégé par les conventions internationales, est un franchissement de ligne rouge.
Le rassembleur malgré lui : le vrai visage de Thérence Ntahiraja
Face à ces attaques, la diaspora burundaise en Belgique, pourtant notoirement divisée sur le plan politique, s’est levée comme un seul homme pour défendre leur représentant. Contacté par notre rédaction, un membre influent de la communauté burundaise à Bruxelles a tenu à rétablir ce qu’il appelle « la vérité ».
« J’ai vu l’ambassadeur Ntahiraja recevoir chez lui, à l’ambassade ou à sa résidence, des gens de tous bords. Et je dis bien tous les bords », nous confie-t-il. « Il y a quelques semaines, il a reçu Gabriel Rufyiri, qui est un critique virulent du pouvoir de Gitega. Il y a quelque temps, c’était Antoine Kaburahe, ce journaliste qui se dit en exil. Il reçoit même Patrick Nkurunziza président du Frodebu, qui est ouvertement opposé au gouvernement. Il suffit de visiter sa page X (Twitter) pour voir combien ce représentant est hospitalier. »
Cet informateur, qui a souhaité garder l’anonymat par crainte de représailles par les services rwandais, insiste : « Il ne fait pas de politique. Il écoute. Son bureau est ouvert à tous les Burundais, sans distinction. Les jours impairs de la semaine, c’est porte ouverte. C’est ce qui dérange. Il réussit là où beaucoup ont échoué : il rassemble. »
Ce tact diplomatique, cette capacité à désamorcer les tensions par le dialogue et l’écoute, est justement ce qui fait de lui une cible pour les extrémistes. Un diplomate qui calme les esprits est un obstacle pour ceux qui vivent de l’instabilité. En dénonçant l’invasion de la RDC, il gêne les plans économiques et sécuritaires du Rwanda dans les provinces minières. En accueillant même les opposants burundais à l’ambassade, il prouve que l’unité nationale est possible sans bain de sang, ce qui ruine la thèse des extrémistes selon laquelle le pouvoir de Gitega n’écoute pas les opposants véhiculés par certains réseaux.
Urgence : protéger le diplomate par tous les moyens
Face à cette escalade, le temps n’est plus aux analyses. Il est à l’action. Les menaces proférées par Nininahazwe et relayées par les officiels rwandais ne doivent pas être prises à la légère.
Nous le rappelons solennellement : en vertu de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961, notamment ses articles 22 et 29, l’inviolabilité de la personne de l’ambassadeur est absolue. L’État accréditaire en l’occurrence le Royaume de Belgique a l’obligation légale et impérieuse de prendre toutes les mesures appropriées pour empêcher toute atteinte à sa personne, à sa liberté ou à sa dignité.
Mais au-delà de la Convention de Vienne, le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, dont la Belgique est un fervent défenseur, qualifie les attaques visant des diplomates ou du personnel civil international de crimes de guerre. Les menaces proférées via les réseaux sociaux, si elles sont accompagnées d’une capacité organisationnelle à nuire (comme le démontrent les antécédents des services secrets rwandais en Afrique du Sud), constituent un acte préparatoire à un crime grave.
Nous demandons donc solennellement :
- Au Royaume de Belgique : d’assurer une protection rapprochée et constante à l’ambassadeur Thérence Ntahiraja, tant à sa résidence officielle qu’à l’ambassade. La Place Royale ne doit pas devenir une zone de non-droit où les sbires du M23 ou leurs affidés peuvent agir.
- Au Grand-Duché de Luxembourg et à l’Union européenne : de condamner fermement cette campagne de diffamation et d’intimidation. L’Europe ne peut rester silencieuse alors que l’un des siens (un diplomate accrédité sur son sol) est menacé pour avoir usé de sa liberté d’expression devant ses institutions.
- À la justice belge : d’ouvrir une enquête pour identifier les relais locaux de cette campagne. Nininahazwe n’agit pas seul. Derrière les mots, il y a une infrastructure.
Le silence n’est pas une option
L’affaire de l’ambassadeur Ntahiraja n’est pas un simple fait divers diplomatique. C’est un test pour la communauté internationale. Si l’on laisse un régime agressif comme celui de Paul Kagame intimider, diffamer et menacer physiquement un diplomate étranger sur le sol européen pour une simple prise de parole, quel sera le prochain cran dans l’escalade ?
L’histoire a montré, du Mozambique au Malawi, de l’Afrique du Sud à la Suède, que Kigali n’hésite pas à franchir les frontières pour « neutraliser » ses cibles. L’ONG Human Rights Watch a documenté à de multiples reprises ces opérations transfrontalières.
Aujourd’hui, c’est Thérence Ntahiraja qui est dans le collimateur. Mais demain, ce pourrait être n’importe quel élu européen qui oserait dire haut et fort que l’invasion de la RDC est inacceptable.
Soutenir l’ambassadeur du Burundi en Belgique, ce n’est pas prendre parti dans une querelle entre États. C’est défendre le principe fondamental du droit international : la protection des diplomates et la liberté d’expression. Le Royaume de Belgique, terre des droits de l’Homme, se doit de répondre présents. L’ombre de 2015 plane encore sur la région ; il est temps de dissiper ces ténèbres par la lumière de la justice.
Que la raison l’emporte sur la barbarie. Que la diplomatie triomphe de la calomnie. Protégeons nos représentants.
Par Jean Charles Karibwami
Politologue