Budget 2026-2027 : le Burundi doit choisir entre fiscaliser la pauvreté et produire la richesse

Politique, socio-économie

Le budget 2026-2027 est présenté comme un budget d’ambition, d’investissement et de mobilisation accrue des ressources. Mais la question décisive n’est pas seulement de savoir combien l’État prélève et dépense. Elle est de savoir ce que chaque franc burundais transforme : produit-il davantage de biens locaux, d’emplois, de technologies, d’exportations et de devises, ou finance-t-il encore une économie dépendante des importations, de la dette et des financements extérieurs ?

« Un pays ne devient pas souverain parce qu’il collecte davantage d’impôts, mais parce qu’il produit davantage de biens, de compétences, d’emplois et de devises. »

Un budget record, mais record pour quoi faire ?

La loi de finances 2026-2027 prévoit environ 6 347,2 milliards de BIF de ressources et 6 732,2 milliards de BIF de dépenses courantes et d’investissement, soit un déficit global proche de 385 milliards de BIF. Un autre total, celui des crédits répartis entre les institutions, ministères et programmes, atteint environ 7 014,5 milliards de BIF. Cette différence de présentation mérite une réconciliation publique, simple et intelligible, afin que les citoyens, les parlementaires, les entreprises et les partenaires puissent comprendre exactement ce que l’État autorise, finance et exécute.

À l’étape du projet, le Gouvernement annonçait déjà une progression très rapide : les recettes devaient augmenter d’environ 26,2 % par rapport au budget 2025-2026 révisé, tandis que les dépenses devaient croître d’environ 29 %. Cette dynamique confirme une volonté d’élargir fortement l’action publique, mais aussi de renforcer le contrôle fiscal, la collecte et l’élargissement de l’assiette.

L’ambition n’est pas un défaut. Le Burundi a besoin d’écoles, d’hôpitaux, de routes, d’énergie, d’eau, d’irrigation, de stockage, de recherche, de sécurité et d’administration efficace. Mais un budget plus volumineux n’est pas automatiquement un budget plus transformateur. Lorsque la dépense augmente plus vite que la base productive, le risque est connu : davantage de taxes, davantage de dette intérieure, davantage d’arriérés, et finalement une pression accrue sur les mêmes ménages et les mêmes entreprises.

Quelquesrepères du budget 2026-2027

 

Indicateur

Montant (milliards BIF)

Ressources de l’État

6 347,2

Dépenses courantes et d’investissement

6 732,2

Crédits cumulés par institutions et programmes

7 014,5

Programme Agriculture

531,5

ProgrammeÉnergie

38,3

Programme Industrie et artisanat

5,9

Les montants sectoriels ci-dessus sont tirés de la répartition des crédits de la loi promulguée. Ils doivent être lus avec prudence, car certains projets productifs peuvent être classés dans plusieurs programmes.

La souveraineté fiscale ne suffit pas

Il faut saluer la volonté de mobiliser davantage de recettes intérieures. Un État qui ne collecte pas de ressources ne peut ni planifier ni investir. Mais il existe une confusion dangereuse entre souveraineté fiscale et souveraineté économique. La fiscalité permet de prélever une partie de la richesse existante ; elle ne crée pas, à elle seule, cette richesse.

Lorsque les revenus des ménages stagnent, que les entreprises font face au manque de devises, à l’électricité irrégulière, au coût du transport, au crédit cher et à l’étroitesse du marché, une multiplication des taxes et redevances peut réduire l’activité qu’elle cherche précisément à financer. Une économie pauvre ne peut pas être taxée jusqu’à devenir prospère. Elle doit d’abord être rendue plus productive.

Le FMI observe que le système fiscal burundais reste complexe et fortement dépendant des impôts indirects, notamment de la TVA. Il relève aussi l’importance croissante des exonérations et recommande davantage de transparence, y compris la publication des entreprises bénéficiaires. Avant de demander toujours plus à ceux qui paient déjà, l’État doit réduire les privilèges injustifiés, lutter contre la fraude, sécuriser les recettes minières et douanières, et rendre compte de l’usage de chaque prélèvement.

La justice fiscale est un pilier de la souveraineté. Le citoyen accepte plus facilement l’impôt lorsqu’il voit une route entretenue, une école équipée, un centre de santé fonctionnel, une administration rapide, de l’électricité et des emplois. Sans amélioration visible des services et de la production, l’impôt cesse d’être perçu comme une contribution nationale ; il devient une charge sans contrepartie.

Le véritable indicateur : combien de valeur ajoutée reste au Burundi ?

Le débat budgétaire doit être recentré sur une question simple : quelle part de la valeur créée par nos ressources reste effectivement au Burundi ? Tant que le pays exporte principalement des produits peu transformés et importe des biens finis à plus forte valeur, il travaille pour les usines, les marques, les distributeurs, les transporteurs et les systèmes financiers des autres.

Le café burundais ne doit pas seulement quitter le pays sous forme de grain vert ; il doit être torréfié, conditionné, certifié, commercialisé sous des marques burundaises et vendu dans les marchés régionaux et internationaux. Le thé doit être davantage mélangé, emballé et valorisé localement. Le lait doit devenir yaourt, fromage et beurre. Le maïs et le manioc doivent alimenter des minoteries, des féculeries, des unités d’aliments pour bétail et des industries alimentaires. Les fruits doivent être transformés en jus, purées, confitures ou produits séchés. Les peaux doivent devenir cuir, chaussures et maroquinerie. Les minerais doivent, lorsque la faisabilité économique et environnementale le permet, être triés, analysés, préparés et transformés davantage sur le territoire national.

La valeur ajoutée n’est pas un slogan technique. Elle signifie des salaires, des bénéfices, des compétences, des recettes fiscales, des sous-traitants, des exportations et des devises. Elle signifie surtout que la jeunesse ne soit plus condamnée à chercher un avenir ailleurs pendant que les matières premières du pays créent des emplois à l’étranger.

Agriculture : cultiver sans transformer, c’est enrichir la valeur ajoutée des autres

Le budget consacre des moyens importants à l’agriculture : le programme Agriculture représente environ 531,5 milliards de BIF, et le ministère chargé de l’environnement, de l’agriculture et de l’élevage reçoit plus de 622,8 milliards. Cette priorité est logique dans un pays où l’agriculture fait vivre l’immense majorité de la population active et où la pauvreté demeure très élevée.

Mais l’agriculture seule ne suffira pas. L’augmentation de la production peut même provoquer une baisse des prix payés aux producteurs lorsqu’il n’existe ni stockage, ni chaîne du froid, ni transformation, ni débouché organisé. Chaque programme agricole devrait donc comporter son prolongement industriel : unités de conservation, emballage, laboratoires de qualité, transport, énergie, financement et accès aux marchés.

La souveraineté alimentaire ne consiste pas seulement à produire plus de tonnes. Elle consiste à réduire les pertes après récolte, remplacer certaines importations, améliorer la nutrition, stabiliser les revenus des producteurs et créer des entreprises rurales. Le Burundi doit passer d’une politique agricole à une politique agro-industrielle.

L’industrie locale reste le maillon faible du budget

La comparaison des crédits est politiquement révélatrice. Le programme explicitement intitulé « Industrie et artisanat » reçoit environ 5,9 milliards de BIF, soit 3,12 % du budget du ministère qui regroupe les mines, l’énergie, l’industrie, le commerce et le tourisme. Même si d’autres dépenses industrielles peuvent se trouver dans l’énergie, les infrastructures ou les projets publics, cette enveloppe explicite demeure extrêmement faible face à l’objectif proclamé de transformation structurelle.

On ne peut pas vouloir devenir un pays émergent tout en traitant l’industrie comme une petite rubrique administrative. L’industrialisation exige des choix budgétaires visibles : zones de production équipées, électricité dédiée, routes de desserte, eau industrielle, laboratoires, normes de qualité, formation technique, garanties de crédit, capital patient et marchés publics favorables aux producteurs locaux.

La Banque africaine de développement a justement placé le soutien aux chaînes de valeur agricoles au cœur de sa stratégie 2024-2029 pour le Burundi. Cette orientation doit devenir une politique nationale cohérente, et non une succession de projets dispersés dépendant des calendriers des bailleurs.

Énergie, infrastructures et compétences : les trois piliers de la production

Aucune transformation productive n’est possible sans énergie fiable. Une machine qui s’arrête, une chambre froide qui ne fonctionne pas et une unité de production qui dépend d’un groupe électrogène ne peuvent pas être compétitives. Le budget identifie environ 38,3 milliards de BIF pour le programme Énergie, tandis que les infrastructures, les transports et l’équipement reçoivent des crédits plus importants. L’enjeu n’est cependant pas seulement de construire : il faut connecter chaque investissement à un objectif productif mesurable.

Une route doit être évaluée aussi par les zones agricoles et industrielles qu’elle désenclave. Une ligne électrique doit être appréciée par les ateliers, les pompes d’irrigation, les chambres froides et les usines qu’elle permet de faire fonctionner. Une école technique doit être jugée par le nombre de mécaniciens, électriciens, techniciens agroalimentaires, soudeurs, informaticiens et gestionnaires de production qu’elle forme.

La souveraineté économique est une chaîne. Si un seul maillon manque — énergie, transport, compétences, financement, normes ou débouchés — la production locale reste trop chère, irrégulière ou insuffisante, et les importations reprennent le dessus.

La coopération extérieure doit financer l’autonomie, pas reproduire la dépendance

Une part importante des investissements publics repose encore sur les dons et financements extérieurs. Il ne s’agit pas de rejeter la coopération internationale. Le Burundi a besoin de capitaux, de technologie, de marchés et d’expertise. Mais chaque partenariat devrait répondre à quatre exigences : transfert de compétences, recours aux entreprises et travailleurs burundais, capacité nationale d’entretien, et contribution mesurable à la production ou aux exportations.

Un projet financé de l’extérieur n’est souverain que s’il réduit la dépendance future. Une centrale doit laisser des ingénieurs formés et une maintenance maîtrisée. Une route doit permettre l’émergence d’activités locales. Un projet agricole doit créer des semences, des savoir-faire, des unités de transformation et des débouchés durables. Autrement, le financement disparaît, le projet s’essouffle et la dépendance recommence sous une autre forme.

La Vision Burundi 2040-2060 affirme l’ambition d’un pays émergent puis développé. Cette ambition exige que les financements extérieurs deviennent des accélérateurs de capacité nationale, non des substituts permanents à celle-ci.

Attention à la dette intérieure qui assèche le crédit productif

Le financement du déficit par les banques et les institutions financières nationales pose un autre problème de souveraineté. Le FMI indique que la dette intérieure représente environ les trois quarts de la dette publique et avertit que le recours croissant du Trésor au financement de marché peut concurrencer le crédit au secteur privé. Le crédit au secteur privé aurait déjà reculé en proportion du PIB au cours des dernières années.

L’État ne doit pas absorber l’épargne nationale pour financer principalement le fonctionnement, puis demander aux entrepreneurs de créer des emplois sans capital. L’emprunt public peut être légitime lorsqu’il finance une centrale, une route productive, une infrastructure d’irrigation ou une usine stratégique capable d’accroître les recettes futures. Il devient dangereux lorsqu’il finance des dépenses sans rendement économique et oblige ensuite le pays à emprunter pour payer les intérêts des emprunts précédents.

Le Burundi a besoin d’un système financier qui récompense la production. Les banques doivent être encouragées à financer les PME industrielles, les coopératives solides, l’agro-industrie, l’énergie et l’exportation. Des garanties publiques, une banque de développement rigoureuse, des fonds de co-investissement et des instruments destinés à la diaspora peuvent réduire le risque sans transformer le crédit en distribution politique.

Les marchés publics doivent devenir une politique industrielle

Chaque année, l’État achète des uniformes, des meubles, des aliments, des médicaments, des matériaux, des équipements et de nombreux services. Ces achats peuvent enrichir des importateurs ou construire des filières nationales. Le marché public est donc un instrument de souveraineté économique.

Il faut introduire, dans le respect de la qualité et de la concurrence, des clauses de contenu local, des préférences raisonnables pour les produits burundais, des allotissements accessibles aux PME, des délais de paiement stricts et des contrats pluriannuels lorsque les producteurs doivent investir. Les écoles, les hôpitaux, l’armée, la police, les administrations et les grands projets publics peuvent offrir une demande stable aux filières locales.

Acheter burundais ne signifie pas accepter la mauvaise qualité ou des prix abusifs. Cela signifie créer les conditions pour que les entreprises nationales atteignent progressivement les normes, la productivité et les volumes nécessaires. Le patriotisme économique sérieux protège l’apprentissage industriel ; il ne protège ni la médiocrité ni les monopoles.

Huit ruptures pour transformer le budget en instrument de souveraineté

Première rupture — fixer un objectif national de valeur ajoutée. Chaque grand programme budgétaire devrait indiquer la production supplémentaire attendue, les importations remplacées, les exportations générées, les emplois créés et les devises économisées.

Deuxième rupture — réserver une part identifiable de l’investissement public aux chaînes de valeur prioritaires : café, thé, céréales, manioc, lait, fruits, cuir, textile, matériaux de construction et minerais sélectionnés.

Troisième rupture — créer des pôles agro-industriels reliés à l’énergie, au stockage, au transport, aux laboratoires, à la formation et au crédit, plutôt que de disperser les moyens dans une multitude de microprojets sans débouchés.

Quatrième rupture — faire des marchés publics une rampe de lancement pour la production locale, avec des règles transparentes, des normes de qualité et une lutte réelle contre les marchés de complaisance.

Cinquième rupture — mobiliser la diaspora comme investisseur productif grâce à des obligations de développement, des fonds de co-investissement, des guichets fiables et une protection juridique claire, au lieu de la considérer seulement comme une source de transferts familiaux.

Sixième rupture — orienter le crédit vers l’économie réelle. Le financement public intérieur doit éviter d’évincer les entreprises ; les garanties et les fonds spécialisés doivent privilégier les projets capables de produire, transformer et exporter.

Septième rupture — conditionner les grands partenariats étrangers à un contenu local, au transfert de technologie, à la formation des Burundais et à la création de fournisseurs nationaux.

Huitième rupture — publier chaque trimestre un tableau de bord accessible : recettes réellement encaissées, dépenses exécutées, projets achevés, coûts, délais, emplois créés, production obtenue et responsables de l’exécution. La transparence n’est pas un luxe administratif ; elle est une condition de la confiance nationale.

Le FMI peut recommander la stabilité ; le Burundi doit définir sa transformation

Les recommandations du FMI sur la mobilisation des recettes, la maîtrise du déficit, la gestion de la dette, la transparence et la gouvernance sont importantes. Le Burundi ne peut pas construire sa souveraineté sur l’inflation, les arriérés et le désordre budgétaire. Mais la stabilité macroéconomique n’est qu’un socle. Elle ne dit pas, à elle seule, quelles industries construire, quels produits transformer, quelles compétences développer et quelle place réserver aux entreprises nationales.

Le rapport 2026 du FMI souligne à la fois l’amélioration récente de certains indicateurs et la persistance de vulnérabilités : réserves de change faibles, besoins élevés de financement intérieur, risque de sous-exécution de l’investissement, dette encore exposée et crédit privé affaibli. Il estime aussi que la croissance et l’amélioration extérieure dépendront notamment de l’agriculture, des mines, de l’électrification et des exportations.

La responsabilité politique du Burundi est donc de transformer ces secteurs en un projet national cohérent. La discipline budgétaire doit protéger la transformation productive, et non l’étouffer. Les économies doivent être recherchées dans les dépenses improductives, les privilèges, la corruption, les surcoûts et les projets sans résultats — non dans l’énergie, la santé, l’éducation technique, l’agriculture productive et l’industrie.

Un nouveau contrat entre l’État, les producteurs et les citoyens

La souveraineté économique ne peut pas être l’affaire du Gouvernement seul. Elle exige un pacte entre l’État, les agriculteurs, les travailleurs, les entrepreneurs, les banques, les chercheurs, les collectivités, la diaspora et les consommateurs. L’État doit offrir les infrastructures, les règles, la sécurité juridique et la stratégie. Les entreprises doivent investir, améliorer la qualité et payer équitablement leurs travailleurs et fournisseurs. Les citoyens doivent pouvoir contrôler l’argent public et soutenir les produits locaux lorsqu’ils sont compétitifs.

Ce pacte doit aussi être territorial. La transformation ne doit pas se concentrer uniquement dans la capitale économique. Chaque province doit identifier ses avantages productifs, ses cultures, ses ressources, ses compétences et ses marchés. La décentralisation budgétaire doit créer des économies locales, pas seulement déplacer des bureaux administratifs.

Le Burundi dispose d’une population jeune, d’une tradition de travail, d’une agriculture diversifiée, de ressources minières, d’une diaspora compétente et d’une position régionale qui peut ouvrir des marchés. Ce potentiel ne deviendra richesse que s’il est organisé par une vision, des institutions et un budget cohérents.

Conclusion : ne plus seulement financer le Burundi, mais le produire

Le budget 2026-2027 peut devenir un moment de rupture. Il contient une ambition d’investissement, une volonté de mobiliser les ressources nationales et des priorités utiles dans l’agriculture, les infrastructures et les services publics. Mais il porte aussi le risque d’un modèle où l’État élargit la fiscalité plus vite que l’économie, emprunte aux banques qui devraient financer les entreprises, et dépend encore de l’extérieur pour une grande partie de sa transformation.

Le choix politique est clair. Le Burundi peut continuer à administrer la rareté : taxer les mêmes activités, importer les mêmes produits finis, exporter les mêmes matières peu transformées et attendre les mêmes financements. Ou il peut organiser la création de richesse : transformer sur place, produire l’énergie, former les techniciens, financer les entreprises, imposer la transparence et utiliser chaque marché public pour renforcer une filière nationale.

La souveraineté économique ne se proclame pas dans un discours. Elle se construit dans un champ relié à une usine, dans un atelier alimenté en électricité, dans un laboratoire de contrôle, dans une école technique, dans une banque qui finance un producteur, dans un marché public qui fait grandir une entreprise burundaise, et dans une administration qui rend compte.

À partir de maintenant, chaque décision budgétaire devrait répondre à cinq questions : que produirons-nous de plus ? Que transformerons-nous sur place ? Combien d’emplois créerons-nous ? Combien de devises gagnerons-nous ou économiserons-nous ? Quelle compétence restera au Burundi après la dépense ?

Le temps est venu de ne plus seulement financer le Burundi. Il faut produire le Burundi, transformer ses ressources et garder chez nous la valeur créée par notre travail.

Par Bazikwankana Edmond