La Cour suprême déboute la courroie de transmission politique de Pacifique Nininahazwe

Opinion, politique

Bujumbura 23 septembre 2026― De la brousse du maquis aux ors du pouvoir, en passant par les abîmes de la fuite, le parcours d’Agathon Rwasa est celui d’un homme qui n’a jamais su transiger. Aujourd’hui déchu de la présidence du CNL, l’éternel rebelle récolte les fruits amers d’une personnalité radicale, faite de « tout ou rien », qui l’a conduit vers sa propre solitude politique. Dans l’arrêt RAP 68, la Cour suprême a débouté Agathon Rwasa et ses alliés dans leur recours contre la direction actuelle du CNL. Ce verdict scelle la fin de celui qui servait de courroie de transmission politique à Pacifique Nininahazwe, et enterre définitivement ses ambitions à la tête du parti. Analyse d’une trajectoire belliqueuse, entre prophéties divines et naufrage annoncé.

Un homme, une carrière, une malédiction

« Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. » L’adage populaire n’a jamais aussi bien collé à la peau d’Agathon Rwasa, l’éternel revenant de la politique burundaise. Le 21 août 2026, la Cour suprême a débouté l’ancien président du Congrès national pour la liberté (CNL) et ses alliés dans leur recours contestant la direction actuelle du parti, incarnée par Nestor Girukwishaka. Un énième revers pour celui qui, depuis plus de trois décennies, a fait de la confrontation son unique mode d’expression politique.

L’arrêt RAP 68, rendu le 7 août, a scellé le sort judiciaire de Rwasa. Ce dernier dénonce une justice aux ordres : « Ils n’ont pas bien analysé notre requête […] Ils se sont trompés et sont passés outre notre requête. » Et d’ajouter, amer : « Tout cela vise à nous empêcher de participer aux élections de 2027. » Mais au-delà du verdict, c’est tout un parcours qui interpelle. Un parcours où chaque étape semble avoir été écrite par une personnalité impérieuse, imperméable au compromis, et dont les fissures n’ont cessé de s’élargir au fil des crises.

Aux origines du guerrier : la loi du maquis

Pour comprendre l’homme, il faut remonter aux sources. Après les massacres de Ntega-Marangara en 1988, Agathon Rwasa, alors étudiant à l’Université du Burundi, fuit en Tanzanie et intègre le Palipehutu, avant de rejoindre les rangs des Forces nationales de libération (FNL) au maquis. Très vite, il gravit les échelons. En 2001, il dépose le président Cossan Kabura et prend le contrôle total de l’appareil militaire. « Le vrai pouvoir est détenu par le chef militaire sur terrain », rappelle une analyse bien informée. De facto, Rwasa détenait déjà les rênes du mouvement depuis 1995 environ.

Mais ce pouvoir, il l’exerce avec une brutalité qui confine à la terreur. Les accusations d’assassinats de ses propres compagnons sont légion : Nzeyimana Ernest, tué à la hache ; l’ingénieur Ntirabampa Antoine, enterré vivant ; Ntawuhiganayo Anicet, exécuté pour avoir osé plaider pour la paix. La liste est longue, incluant même un frère et une sœur du fondateur Gahutu Rémy. « Rwasa était devenu paranoïaque, au point que peu de soldats connaissaient vraiment son visage », raconte un récit glaçant. Lors de ses réunions nocturnes, les combattants devaient se tenir dos tourné. Une anecdote qui en dit long sur un homme qui a fait de la méfiance et de la domination les piliers de son leadership.

Trois coups de force manqués : la chasse aux sorcières

Cette gestion tyrannique a inévitablement nourri les velléités de renversement. Trois tentatives d’éviction ont émaillé son règne au maquis. En 2002, Alain Mugabarabona et le colonel Kubwimana Anatole tentent de le renverser pour rejoindre la table des négociations. Échec, suivi d’une répression sanglante. En 2005, Jean Bosco Sindayigaya alias Gatayeri récidive. Même issue. Enfin, lors des négociations interminables (2006-2009), une grande fronde éclate. Les frondeurs sont « poursuivis et massacrés en termes de centaines ». Le porte-parole Pasteur Habimana parlera d’une opération « pour remettre les choses en ordre ». Le prix de la survie politique de Rwasa se compte en vies humaines.

Cette obstination à ne jamais négocier, à ne jamais intégrer les institutions, à refuser le compromis, allait pourtant finir par le rattraper. En 2010, après avoir obtenu 34 % des voix, il est trompé par Alexis Sinduhije et les upronistes et refuse d’entrer au gouvernement, conteste les résultats, et finit par disparaître dans la nature. « Il ignorait que c’était lui le grand perdant », analyse un observateur. Pendant ce temps, le FNL est récupéré par Jacques Bigirimana. Rwasa ne le récupérera jamais.

Le CNL ou la dernière illusion

Réapparu en 2013, il rebâtit patiemment son influence. En 2015, il obtient 30 % des voix en indépendant et, cette fois, intègre les institutions. Mais la relation avec le pouvoir, d’abord tendre, se dégrade. En 2018, le FNL ne lui est pas restitué. Il crée alors le Congrès national pour la liberté (CNL), un parti qui, dès sa naissance, porte les stigmates de sa personnalité.

Le CNL traverse aujourd’hui une crise majeure. Une grande partie de ses cadres, lassés de ses échecs à répétition, décident de lui tourner le dos. « Une génération est passée, et bientôt la deuxième qu’il veut faucher gratuitement. Nous sommes prêts à l’en empêcher par tous les moyens », déclare un député du CNL. Le 10 mars 2024, un congrès extraordinaire à Ngozi le déchoit de ses fonctions et porte Nestor Girukwishaka à la tête du parti.

La prophétie comme boussole, l’intransigeance comme naufrage

Que révèle cette incapacité chronique à fédérer, à durer, à s’adapter ? Une personnalité radicale, guidée par des certitudes absolues. Certains évoquent les « prophéties divines » de Gahutu Rémy, le fondateur du Palipehutu, conservées sur bandes audio et érigées en « bible » du mouvement. Ces prophéties auraient orienté les plus grandes décisions de Rwasa, l’enfermant dans une logique de « tout ou rien ». Changer le nom du parti ? Impossible, la prophétie l’interdit. Négocier ? Impensable, c’est trahir la lutte.

« Il est réputé d’être égoïste (c’est moi ou rien), radical, têtu, et imperméable au changement », résume une analyse sans concession. Ce portrait clinique d’une personnalité rigide, incapable de flexibilité stratégique, éclaire d’un jour cru les scissions à répétition qui ont jalonné sa carrière. Chaque fois, le même scénario : une fronde, une répression, une fuite, puis un retour. Mais cette fois, le contexte a changé. Le CNDD-FDD, désormais aguerri, a appris à occuper le terrain. La carte de la victimisation ne fonctionne plus. « Comment voulez-vous rester figé dans les années 80, face au concurrent de cette taille ? » s’interroge un observateur.

L’heure du retrait : une sortie par la petite porte ?

Alors que la présidentielle de 2027 se profile, la position de Rwasa est plus précaire que jamais. Débouté par la Cour suprême, privé de son parti, il ne lui reste qu’une option : celle du retrait. Non pas un retrait glorieux, mais une sortie discrète, presque honteuse, pour un homme qui a passé sa vie à vouloir tout ou rien.

« Quand une porte est fermée, il y a plusieurs autres qui sont ouvertes », a-t-il déclaré, tentant de garder la face. Mais la réalité est plus cruelle. Ses anciens alliés de la coalition Burundi Bwa Bose (BBB) l’ont lâché. Certains de ses fidèles les plus proches ont rejoint le CNDD FDD tandis que le CNL qu’il a fondé est désormais dirigé par son ancien collaborateur.

La question n’est plus de savoir s’il peut revenir, mais s’il peut partir sans que son héritage ne soit complètement dilapidé. Car Agathon Rwasa n’a jamais su construire. Il a su conquérir, dominer, intimider. Mais l’art de la politique, celui de la négociation, du compromis, de la transmission, lui a toujours échappé. « Je suis citoyen et en même temps patriote. Tant que je respire encore, c’est mon devoir de contribuer à l’essor du Burundi », plaide-t-il encore. Des mots qui sonnent comme un baroud d’honneur.

Épilogue : la cruche brisée

L’histoire d’Agathon Rwasa est celle d’un homme qui a confondu intransigeance et intégrité, autorité et autoritarisme, fidélité à soi et fidélité à une cause. Son parcours belliqueux, jalonné de cadavres et de partis en ruines, l’a conduit à une solitude politique quasi totale. Les prophéties qui l’ont guidé n’avaient probablement pas prévu cette fin : celle d’un chef déchu, contraint de regarder les autres écrire la suite de l’histoire.

Pour le Burundi, le départ de Rwasa de la scène politique marquerait la fin d’une ère. Celle des seigneurs de guerre convertis sur le tard en politiciens, incapables de se défaire de leurs réflexes de maquisards. Il est temps pour lui de retraiter. Non pas parce qu’il l’a décidé, mais parce que le pays, lui, a décidé d’avancer. Et cette fois, la cruche ne se contentera pas de se casser. Elle sera balayée.

Par Aristide Rugamba Ndahiro