Burundi 2027: au-delà du vote, le pays à construire

Politique, socio-économie

ARTICLE N° 3 

NOS ANCÊTRES TRANSFORMAIENT :
POURQUOI AVONS-NOUS PERDU CE RÉFLEXE ?

Le développement ne consiste pas seulement à produire davantage. Il consiste à retenir davantage de valeur là où elle est créée.

Dans l’article précédent, nous avons rappelé que l’histoire économique du Burundi n’a pas commencé avec l’administration moderne, les banques ou les plans de développement. Nos ancêtres cultivaient, élevaient, forgeaient le fer, fabriquaient des poteries, des paniers, des outils et de nombreux objets utiles. Cette économie n’était ni industrielle ni parfaite, mais elle possédait un principe que nous devons regarder avec sérieux : la matière disponible était travaillée pour devenir plus utile. Autrement dit, transformer était un réflexe économique.

  1. Transformer, c’était déjà produire de la valeur

Le forgeron ne se contentait pas d’extraire ou de posséder du minerai : il cherchait à en faire une houe, une lame ou un autre outil. Le potier transformait l’argile en récipient ; le vannier transformait les fibres végétales en paniers, nattes ou objets de transport et de conservation. Dans l’agriculture et l’élevage, les communautés combinaient savoir du sol, travail, techniques, conservation et échanges. La valeur ne résidait donc pas uniquement dans la ressource ; elle naissait aussi du savoir-faire appliqué à cette ressource.

Il serait évidemment erroné de comparer directement ces pratiques aux chaînes industrielles contemporaines. L’enseignement est ailleurs : une société progresse lorsqu’elle maîtrise de plus en plus les étapes qui séparent une ressource brute d’un bien utile. Cette logique demeure valable aujourd’hui. Le café, les fruits, le lait, les céréales, les minerais ou le bois n’ont pas la même portée économique selon qu’ils quittent le territoire presque bruts ou qu’ils sont triés, conservés, transformés, emballés, certifiés et vendus sous une forme de plus grande valeur.

  1. La période coloniale a profondément réorienté l’économie

Pourquoi ce réflexe de transformation locale s’est-il affaibli ? Une partie de la réponse se trouve dans les transformations imposées pendant la période coloniale. Les travaux de Hakim Ben Hammouda et Hubert Cochet montrent que l’agriculture burundaise a été profondément modifiée et que l’introduction des cultures d’exportation, la monétarisation et de nouvelles formes d’organisation économique ont bouleversé les mécanismes d’accumulation antérieurs. Dans cette nouvelle architecture, certaines productions étaient de plus en plus orientées vers des débouchés extérieurs.

Cette évolution ne signifie pas que toute activité productive locale a disparu du jour au lendemain. Mais le centre de gravité s’est déplacé. L’économie a progressivement été intégrée à un système où une partie importante de la valeur finale était créée hors du territoire : matières premières ou produits agricoles d’un côté, biens manufacturés et équipements de l’autre. Hakim Ben Hammouda a également souligné que l’introduction de technologies et de produits venus de l’extérieur a contribué à marginaliser une partie de l’artisanat traditionnel.

Le problème historique n’est donc pas l’ouverture au monde en elle-même. Un pays a besoin d’échanges, de technologies, de capitaux et de marchés. Le problème apparaît lorsque l’échange installe durablement une spécialisation défavorable : vendre surtout ce qui est peu transformé et acheter ce qui incorpore davantage de technologie, de compétences, de marques et de valeur ajoutée.

  1. L’indépendance politique n’efface pas automatiquement une structure économique

L’indépendance de 1962 a rendu au Burundi sa souveraineté politique, mais elle ne pouvait pas, à elle seule, transformer instantanément l’appareil productif hérité. Construire une industrie exige de l’énergie, des capitaux, des infrastructures, des compétences techniques, des débouchés, des institutions stables et du temps. Le pays a connu différentes tentatives d’industrialisation, notamment dans l’agro-industrie et la substitution aux importations.

Ces efforts n’ont toutefois pas toujours produit la base industrielle attendue. Une étude de Ben Hammouda et Cochet sur les transformations de l’agriculture et les tentatives de développement industriel relève notamment que plusieurs expériences des années 1970 et 1980 ont été concentrées dans les activités agro-exportatrices ou de substitution aux importations, avec parfois des choix techniques surdimensionnés et moins performants que de petites unités artisanales. Ce constat mérite d’être médité : industrialiser ne signifie pas nécessairement construire grand ; il faut construire adapté, rentable, maintenable et relié aux producteurs.

À cela se sont ajoutées, au fil des décennies, les crises politiques, la faiblesse de l’investissement, les contraintes énergétiques, le coût du financement, l’enclavement et l’étroitesse du marché intérieur. Aucun de ces facteurs n’explique seul la situation actuelle. Ensemble, ils permettent cependant de comprendre pourquoi le passage d’une économie de production primaire à une économie de transformation a été lent et fragile.

  1. Le réflexe d’importer a fini par devenir plus facile que le réflexe de fabriquer

Une dépendance économique se construit aussi par les habitudes. Lorsqu’un produit importé arrive plus régulièrement, paraît mieux fini ou bénéficie d’un circuit commercial plus efficace, le consommateur s’y habitue. Lorsque l’entrepreneur local rencontre des coupures d’électricité, un crédit coûteux, des machines difficiles à entretenir, une fiscalité complexe ou un marché incertain, l’importation peut lui sembler moins risquée que la production.

Peu à peu, un cercle se forme : on produit peu parce que le marché préfère l’importé ; le marché préfère l’importé parce que la production locale est insuffisante, irrégulière ou chère. Rompre ce cercle exige donc davantage qu’un slogan patriotique. Il faut améliorer la qualité, la productivité, la disponibilité et le prix des produits burundais. Le consommateur doit pouvoir soutenir la production nationale sans être obligé d’accepter une qualité médiocre.

Le défi reste considérable. Selon les données de la Banque mondiale, la valeur ajoutée manufacturière représentait environ 13 % du PIB du Burundi en 2025. Ce chiffre ne signifie pas que rien n’est produit ; il rappelle plutôt l’ampleur de la marge disponible pour renforcer la transformation, notamment autour des filières agricoles, alimentaires, minières, artisanales et des matériaux.

  1. Retrouver le réflexe de transformation ne signifie pas retourner au passé

Le Burundi n’a pas besoin de remettre la forge ancienne ou la houe au centre de son avenir économique. Il doit retrouver le principe qui animait ces activités : transformer ce que l’on possède pour répondre aux besoins et créer davantage d’utilité. Aujourd’hui, ce principe signifie mécaniser progressivement le travail agricole, irriguer, réduire les pertes après récolte, créer des chambres froides, des unités de séchage, de conditionnement et de transformation.

Il signifie aussi développer de petites et moyennes unités industrielles proches des bassins de production. Une coopérative de tomates peut alimenter une petite unité de purée ou de sauce ; le lait peut être refroidi puis transformé ; les fruits peuvent être séchés ou mis en jus ; le maïs et le manioc peuvent être mieux conservés et transformés ; certaines ressources minières peuvent être préparées ou valorisées davantage avant exportation. La taille de l’unité doit suivre la réalité du marché, de l’énergie, du financement et des compétences disponibles.

Cette transformation suppose enfin une politique cohérente : énergie fiable, accès au crédit productif, formation technique, normes de qualité, recherche appliquée, logistique, marchés publics intelligents et accès aux marchés de la Communauté d’Afrique de l’Est. Le choix n’est pas entre fermeture et ouverture. Il est entre subir les échanges ou y participer avec davantage de valeur.

  1. La question que 2027 doit poser à tous les projets présidentiels

À l’approche de l’élection présidentielle, le débat économique gagnerait donc à poser des questions simples à tous ceux qui aspirent à diriger l’État : quelles filières seront transformées en priorité ? Quelle énergie leur sera garantie ? Comment financer les PME et les coopératives ? Quels équipements permettront de remplacer progressivement les outils les plus pénibles et les moins productifs ? Quels objectifs mesurables de transformation locale seront fixés pour l’agriculture et les ressources naturelles ? Et comment l’État vérifiera-t-il, année après année, que davantage de valeur reste effectivement au Burundi ?

Il ne s’agit pas de promettre que tout sera fabriqué au Burundi. Aucun pays moderne ne fonctionne ainsi. Il s’agit de décider ce que nous avons intérêt à produire et à transformer, puis d’organiser les conditions pour le faire mieux. Un projet présidentiel crédible devrait être capable de distinguer les secteurs où le Burundi peut gagner rapidement en valeur ajoutée, ceux qui exigent un investissement de long terme et ceux qu’il restera rationnel d’importer.

  1. De la mémoire à la responsabilité

Nos ancêtres transformaient avec les moyens de leur époque. Notre responsabilité n’est pas de les imiter matériellement ; elle est de prolonger leur logique avec les moyens de la nôtre. Un petit motoculteur qui soulage le travail de la cultivatrice, une pompe solaire qui sécurise l’irrigation, une unité villageoise qui transforme les tomates, une chaîne du froid qui sauve une récolte ou un atelier qui devient une PME industrielle : voilà comment la mémoire économique peut redevenir une force contemporaine.

Le Burundi ne manque pas seulement de ressources ; il manque encore de capacités suffisantes pour convertir durablement ces ressources en emplois, en revenus et en produits compétitifs. C’est précisément pourquoi la prochaine question de notre série sera décisive : un pays riche de potentialités peut-il rester pauvre ?

À suivre – Article n° 4 : « Un pays riche de potentialités peut-il rester pauvre ? »

  • Par Bazikwankana Edmond