Bujumbura, 19/10/2026―Vingt ans après l’arrivée du CNDD-FDD au pouvoir, le Burundi présente un visage que les rapports du FMI et des agences de notation occidentales persistent à ignorer : des routes, des écoles, des centres de santé, des usines et des ménages connectés. Derrière les notations souveraines, se cache une architecture financière mondiale née à Bretton Woods, conçue pour perpétuer une hiérarchie économique héritée de la colonisation. Analyse d’un décalage que l’Afrique commence à contester avec ses propres outils.
Une architecture financière mondiale née de la guerre froide, pas de la neutralité
Pour comprendre pourquoi le Burundi est systématiquement relégué dans les tréfonds des classements internationaux, il faut remonter à la genèse des institutions qui produisent ces classements. Le FMI et la Banque mondiale ne sont pas des créations neutres de l’après-guerre. Ils sont les produits d’un monde occidental qui, après 1945, a pris acte de l’impossibilité de maintenir l’esclavage et la colonisation face à l’éveil des élites africaines. La stratégie a alors muté : il ne s’agissait plus d’administrer directement les colonies, mais de maintenir une emprise structurelle sur leurs économies par le biais de l’endettement, des conditionnalités et de la fabrication d’indicateurs.
C’est dans ce même élan que furent créées les agences spécialisées des Nations unies : l’UNESCO pour l’éducation, l’UNICEF pour l’enfance, l’OMS pour la santé, la FAO pour l’agriculture, le PAM pour l’alimentation, l’OMC pour le commerce, le HCR pour les réfugiés, ou encore le Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Ces organisations, censées incarner un multilatéralisme vertueux, ont trop souvent fonctionné comme des courroies de transmission des priorités occidentales, définissant les normes et les critères de ce qu’est une « bonne » politique économique.
Le révélateur le plus récent de cette réalité est d’ailleurs venu de l’intérieur du camp occidental lui-même. L’administration Trump a ordonné le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales, dont 31 liées à l’ONU, arguant qu’elles « ne servent plus les intérêts américains ». Parmi elles, l’UNESCO et l’OMS. Ce désengagement brutal démontre, s’il en était besoin, que ces institutions n’ont jamais été des entités supranationales désintéressées, mais des instruments au service de puissances qui, lorsqu’elles cessent d’y trouver leur compte, les abandonnent sans états d’âme.
La fiction statistique : mesurer une économie traditionnelle avec des outils industriels
Le cœur du problème réside dans la méthodologie. Les économies africaines, et singulièrement celle du Burundi, demeurent majoritairement traditionnelles, reposant sur une agriculture de subsistance, un secteur informel massif et des circuits de production non monétisés. Quantifier le revenu par habitant dans un tel contexte relève de la gageure méthodologique. Pourtant, le FMI et les agences de notation appliquent à ces réalités des grilles de lecture calibrées pour des économies occidentales qui ont bénéficié de plus de quatre siècles d’accumulation primitive : l’esclavage, la traite négrière et la colonisation ont fourni une main-d’œuvre gratuite et des matières premières pillées qui ont financé la révolution industrielle de l’Occident.
Comparer le Burundi à ces économies-là, sans corriger le biais historique fondamental, c’est comparer un marathonien qui part avec 400 ans d’avance à un coureur qui vient de chausser ses baskets. Les indicateurs de PIB par habitant, de dette publique en pourcentage du PIB ou de « climat des affaires » sont préétablis pour maintenir les anciennes colonies sous une pression psychologique de pauvreté, avec en filigrane l’objectif de leur imposer des conditions intenables pour s’endetter davantage. Le FMI reconnaît lui-même que la dette publique du Burundi est passée de 53 % du PIB en 2024 à 42 % en 2025, tout en continuant d’évoquer un risque élevé de surendettement extérieur. Cette contradiction apparente – une dette qui baisse mais un risque qui reste « élevé » – illustre la rigidité des grilles d’analyse : le pays est enfermé dans une catégorie, indépendamment de l’évolution de ses fondamentaux.
Ce que le terrain dit et que les rapports taisent : vingt ans de transformations du CNDD-FDD
Ceux qui affirment que le Burundi n’avance pas depuis 2005 devraient quitter les rapports et aller voir le pays. Depuis l’arrivée au pouvoir du CNDD-FDD, les conditions de vie du Burundais se sont améliorées sur des plans que les indicateurs agrégés ne capturent pas. La gratuité des soins pour les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans, ainsi que la gratuité de l’enseignement primaire, ont été instaurées dès les premières années. Ce sont des mesures qui ont un impact direct et immédiat sur le quotidien des ménages, bien plus tangible que n’importe quel ratio macroéconomique.
Le contraste avec la période antérieure est saisissant. Entre 1985 et 2005, sous l’UPRONA et le FRODEBU, de nombreuses entreprises publiques ont été liquidées ou ont cessé leurs activités : l’ONAPHA dans les produits pharmaceutiques, la COTEBU, l’usine de thé de Tora, la SUPOBU dans la pêche, la SOMEBU, l’AGRIBAL, ou encore la SOBECOV dans la commercialisation agricole. Le tissu industriel burundais, déjà fragile, s’est étiolé année après année, sans qu’aucune stratégie de substitution ne vienne compenser ces fermetures.
Depuis 2005, la dynamique s’est inversée. De nouvelles entreprises ont vu le jour et contribuent aujourd’hui à l’économie nationale. Par exemple, FOMI (Fertilisants Organo-Minéraux Industries), créée en 2019, est devenue la première usine d’engrais organo-minéraux de la région, répondant à un besoin crucial pour l’agriculture burundaise et réduisant la dépendance aux importations. Lumitel, lancée en 2013 comme coentreprise avec le vietnamien Viettel, a non seulement couvert 95 % de la population en télécommunications, mais a aussi créé un choc de digitalisation dont bénéficient des millions de Burundais. Ces entreprises ne sont pas des abstractions statistiques : elles emploient, produisent et transforment le quotidien.
Il suffit d’ailleurs de regarder les quartiers de Bujumbura autrefois défavorisés – Kamenge, Kinama, Buyenzi, Buterere, Bwiza, Nyakabiga – pour constater la prolifération de constructions en dur et d’immeubles en hauteur. Chaque ménage, ou presque, dispose aujourd’hui d’un téléphone portable. L’économie familiale s’est monétisée, connectée, urbanisée. Ces réalités-là ne figurent dans aucun rapport de notation souveraine.
Le mandat Ndayishimiye : des chantiers structurants ignorés par les agences
L’arrivée d’Évariste Ndayishimiye en juin 2020 a imprimé une nouvelle accélération aux investissements structurants. Dans le secteur énergétique, l’inauguration de la centrale hydroélectrique de Jiji en juin 2025, couplée à celle de Mulembwe, doit porter la capacité installée à 49,5 MW, pour une production annuelle d’environ 235 GWh. La Banque africaine de développement estime que ces infrastructures alimenteront environ 15 000 ménages, 7 000 entreprises et 1 700 installations industrielles. À cela s’ajoute la participation du Burundi au projet régional de Rusumo Falls, qui apporte 26,7 MW supplémentaires au réseau national. Le programme solaire « Soleil Nyakiriza » équipe par ailleurs écoles et centres de santé.
Dans le domaine de l’eau potable, le Projet d’accès à l’eau potable et à l’assainissement (PAEPA), soutenu par la Banque mondiale, prévoit la construction d’une usine de traitement à Bujumbura d’une capacité de 60 000 m³ par jour, devant desservir environ 615 000 personnes, dont près de 490 000 Bujumburais. Ces investissements, bien que cruciaux, ne se traduisent pas immédiatement dans les notations, qui privilégient les flux financiers à court terme et la stabilité macroéconomique immédiate.
L’agriculture, cœur de l’économie burundaise, fait l’objet d’une stratégie de transformation : semences améliorées, irrigation, mécanisation, développement des coopératives et des chaînes de valeur. L’élevage n’est pas en reste, avec des programmes d’insémination bovine, de distribution d’animaux et de création d’unités de transformation. La pisciculture est encouragée. L’objectif affiché est de passer d’une agriculture d’autoconsommation à une agriculture commerciale, orientée vers les marchés.
Sur le plan sécuritaire, le Conseil de sécurité des Nations unies avait relevé dès décembre 2020 une amélioration de la situation. La diplomatie burundaise s’est renforcée, jusqu’à l’accession de Ndayishimiye à la présidence de l’Union africaine en 2026. Et sur le front économique, la Banque mondiale estime la croissance réelle à 4,1 % en 2024 et environ 4 % en 2025, portée par l’investissement en infrastructures. La Vision 2040-2060, qui ambitionne de faire du Burundi un pays émergent en 2040 et développé en 2060, place l’agriculture, l’industrialisation, le numérique et les ressources naturelles au cœur de la transformation.
Ces résultats ne sont pas publiés à la une des rapports des agences de notation, non pas parce qu’ils n’existent pas, mais parce qu’ils ne correspondent pas aux catégories qu’elles ont construites pour mesurer la réussite économique.
L’Afrique contre-attaque : l’AfCRA, un outil de souveraineté financière
Heureusement, l’Afrique ne reste plus passive face à ce monopole de l’évaluation. En septembre 2025, le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP) a officiellement désigné la République de Maurice comme juridiction d’accueil du siège de l’Agence africaine de notation de crédit (AfCRA). Cette agence, portée par l’Union africaine, doit commencer à émettre ses premières notations souveraines en 2026. Son mandat est explicitement de « corriger les biais systémiques et les méthodologies obsolètes qui ont historiquement désavantagé les nations africaines sur les marchés financiers mondiaux ».
L’AfCRA n’est pas un repli identitaire, mais une correction nécessaire. Elle vise à produire des évaluations « justes, indépendantes et contextuellement précises » des économies africaines. Pour le Burundi, c’est une opportunité historique : voir enfin sa trajectoire de développement évaluée à l’aune de ses réalités, et non de grilles conçues pour d’autres.
Un monde multipolaire, une Afrique créancière
Le moment est d’autant plus propice que l’architecture financière héritée de 1945 craque de toutes parts. Les voix s’élèvent pour exiger sa réforme, et l’Afrique du Sud, le Sénégal ou le G20 en sont désormais des tribunes. Les réalités de 1945 ne sont plus celles de 2026. Le monde est devenu multipolaire, et l’Afrique ne devrait plus être jugée sur la base de préjugés hérités de l’esclavage et de la colonisation.
Il y a plus paradoxal encore. L’Afrique est, en réalité, créancière nette du reste du monde. L’Est de la République démocratique du Congo détient 55 % des réserves mondiales de cobalt et 8,2 % des réserves de cuivre ; le Burundi détient du Nickel que nul autre pays ne possède, des minerais stratégiques pour les batteries de smartphones et de véhicules électriques. Ces ressources sont extraites et exportées à des conditions qui enrichissent les chaînes de valeur mondiales bien plus que les populations locales. Le pillage des matières premières n’a pas cessé avec les indépendances ; il a changé de forme, s’est financiarisé, s’est dissimulé derrière des contrats et des cours mondiaux fixés ailleurs. Si l’on intégrait la valeur réelle des ressources naturelles africaines dans le calcul de la richesse nationale, bien des « pays pauvres » cesseraient de l’être dans les statistiques.
En tout et pour tout : changer de regard, pas de pays
Le Burundi n’est pas un pays qui stagne. C’est un pays qui avance sur un terrain accidenté, avec des moyens limités, mais avec une volonté politique tangible. Les routes, les écoles, les centres de santé, les usines, les téléphones portables dans les ménages, les quartiers qui se transforment : tout cela est visible, mesurable, réel. Ce qui est faux, ce ne sont pas les progrès du Burundi ; ce sont les indicateurs qui prétendent les nier.
Les agences de notation internationales et le FMI ne sont pas des observateurs neutres. Ils sont les héritiers d’un système conçu pour maintenir une hiérarchie économique mondiale. L’Afrique commence à se doter de ses propres instruments pour desserrer cet étau. L’AfCRA est un premier pas. La réforme de l’architecture financière mondiale est un combat de longue haleine. Mais une chose est certaine : le Burundi et l’Afrique ne demandent pas la charité. Ils demandent une évaluation juste, débarrassée des préjugés d’un autre siècle, qui reconnaisse ce qui a été accompli et mesure ce qui reste à faire avec des outils adaptés à leurs réalités. Le terrain parle. Il est temps que les rapports écoutent.
Par notre chroniqueur financier
Jean-Anatole Kavamahanga