ARTICLE N° 4
UN PAYS RICHE DE POTENTIALITÉS
PEUT-IL RESTER PAUVRE ?
Les ressources ne deviennent une richesse nationale que lorsqu’un pays sait les convertir en capacités, en production, en emplois et en valeur.
Depuis des décennies, le Burundi est souvent présenté comme un pays de grandes potentialités : terres agricoles, eau, ressources minières, jeunesse nombreuse, position au cœur de l’Afrique des Grands Lacs, appartenance à la Communauté d’Afrique de l’Est et tradition ancienne de travail productif. Pourtant, les institutions internationales classent le Burundi parmi les pays les plus pauvres de la planète. Ce contraste oblige à poser une question sans détour : comment un pays peut-il être riche de possibilités et demeurer pauvre en résultats ? La réponse est fondamentale pour l’élection de 2027, car gouverner ne consiste pas à inventorier les richesses du pays ; gouverner consiste à les transformer.
- Une potentialité n’est pas encore une richesse
Un sol fertile n’est pas encore une récolte abondante. Une récolte abondante n’est pas encore une industrie agroalimentaire. Un minerai dans le sous-sol n’est pas encore une recette d’exportation, un emploi qualifié ou une ressource fiscale. Une jeunesse nombreuse n’est pas automatiquement un dividende démographique ; elle peut devenir une force productive si elle est formée, en bonne santé, insérée dans l’économie et capable d’innover.
C’est ici que se trouve une confusion fréquente dans le discours public : nous parlons de ce que le Burundi possède comme si le simple fait de posséder garantissait le développement. Or la richesse économique naît moins de l’existence d’une ressource que de la capacité à l’organiser, la financer, la transformer, la transporter, la certifier et la vendre. Entre la potentialité et la prospérité se trouve tout un système de compétences, d’infrastructures, d’institutions et d’entreprises.
- Le paradoxe burundais est d’abord un problème de productivité
Les données récentes rendent ce paradoxe très concret. Le FMI estime qu’environ 85 % de la main-d’œuvre burundaise travaille encore dans une agriculture de subsistance à faible productivité. Dans le même temps, près des trois quarts de la population vivent avec moins de 3 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat de 2021. Autrement dit, une très grande partie de la population travaille, mais le travail produit encore trop peu de revenu, trop peu de surplus et trop peu de valeur ajoutée.
Il faut donc sortir d’une lecture simpliste de la pauvreté. Le problème n’est pas l’absence de travail ; les Burundais travaillent énormément. Le problème est la faible productivité de ce travail. Une cultivatrice qui travaille toute la journée avec une houe peut fournir un effort immense et pourtant rester pauvre si elle manque d’irrigation, de semences performantes, de stockage, d’énergie, de mécanisation légère, d’accès au crédit et d’un marché rémunérateur.
Le développement commence lorsque le même effort humain produit davantage, dans de meilleures conditions et avec une part plus importante de la valeur conservée par le producteur. Voilà pourquoi la modernisation agricole doit être pensée non comme un remplacement des paysans, mais comme une libération de leur productivité.
- L’énergie révèle la différence entre potentiel et capacité
Le Burundi dispose d’un potentiel énergétique important, notamment hydraulique et solaire. Pourtant, l’accès à l’électricité reste très limité. Selon la Banque mondiale, seulement 20,1 % de la population avait accès à l’électricité en 2024, et le taux n’était que de 3,6 % dans les zones rurales. Ces chiffres montrent qu’une ressource naturelle ou un potentiel de production énergétique ne suffit pas : il faut des centrales, des réseaux, des investissements, une maintenance, une gouvernance du secteur et des tarifs compatibles avec la viabilité du système.
Sans énergie fiable, la transformation locale reste fragile. Il devient difficile de conserver le lait, faire fonctionner une chambre froide, sécher des produits, moudre, emballer, irriguer, utiliser une machine-outil ou faire fonctionner une petite unité industrielle. Le manque d’électricité ne touche donc pas seulement le confort des ménages ; il réduit directement la capacité du pays à convertir ses ressources en valeur.
- Les ressources minières peuvent enrichir un pays… ou simplement le traverser
Le Burundi possède également un potentiel minier réel. La Banque mondiale relève que les ressources minières restent encore largement sous-exploitées, alors même que le secteur a pris une place croissante dans les exportations. Mais l’histoire économique mondiale enseigne qu’un sous-sol riche ne garantit jamais, à lui seul, un peuple prospère.
Si les minerais sont extraits sans transparence, sans traçabilité, sans fiscalité efficace, sans transformation adaptée, sans fournisseurs locaux et sans réinvestissement dans l’éducation, l’énergie et les infrastructures, le pays peut exporter beaucoup tout en créant peu de capacités durables. La question centrale n’est donc pas seulement : « combien avons-nous de minerais ? », mais : « quelle part de la valeur, des compétences, des recettes et des investissements reste au Burundi ? »
Le même raisonnement vaut pour le café, le thé, les fruits, les céréales ou toute autre ressource. La richesse nationale se construit lorsque les filières créent des effets d’entraînement : emplois, transport, emballage, services, fiscalité, compétences techniques, entreprises locales et exportations à plus forte valeur.
- Une économie peut être riche de ressources et pauvre en capacités
Pourquoi les potentialités ne se transforment-elles pas automatiquement ? Parce que les capacités productives sont elles-mêmes un capital. Elles se construisent lentement : routes, énergie, machines, formation, crédit, administration efficace, normes, recherche, données fiables, justice économique et confiance entre l’État, les entreprises et les citoyens.
Le commerce extérieur illustre cette fragilité. Au deuxième trimestre 2026, l’INSBU faisait état d’un déficit commercial d’environ 618,2 milliards de BIF et d’un taux de couverture des importations par les exportations domestiques de 31,1 %. Le pays continue donc d’acheter à l’extérieur beaucoup plus qu’il ne vend. Ce déséquilibre n’est pas seulement monétaire : il signifie aussi que de nombreuses chaînes de valeur, de nombreux emplois et une partie importante de la transformation se trouvent hors du territoire.
Cette dépendance alimente à son tour les besoins en devises, la vulnérabilité aux prix extérieurs et les tensions sur le pouvoir d’achat. Réduire ces fragilités ne veut pas dire fermer les frontières. Il faut importer ce que nous ne pouvons pas produire efficacement, mais il faut aussi apprendre à produire et transformer davantage ce pour quoi le Burundi possède un avantage raisonnable.
- La population jeune : potentiel démographique ou urgence économique ?
Le Burundi compte environ 14 millions d’habitants et sa population reste très jeune. Cette jeunesse est souvent décrite comme une richesse. Elle peut effectivement l’être, mais seulement si le pays crée une économie capable de transformer l’éducation en compétence et la compétence en travail productif.
Une jeunesse nombreuse sans emplois, sans accès au financement, sans formation technique adaptée et sans perspectives économiques devient au contraire une pression supplémentaire sur les terres, les villes, les services publics et les familles. Le véritable dividende démographique naît lorsque chaque nouvelle génération est plus productive que la précédente.
C’est pourquoi les politiques en faveur des jeunes ne devraient pas se limiter aux discours sur l’entrepreneuriat. Il faut des marchés, de l’énergie, des équipements, des infrastructures numériques, des formations directement reliées aux filières productives et un environnement où une petite entreprise peut survivre au-delà de sa première année.
- Ce que les candidats de 2027 devraient expliquer au pays
À l’approche de l’élection présidentielle, la question des potentialités doit quitter le domaine des slogans. Chaque projet de gouvernement devrait pouvoir dire clairement comment il compte convertir les ressources du Burundi en capacités mesurables. Quelles filières agricoles seront mécanisées et irriguées ? Quelles unités de transformation seront soutenues ? Quelle progression de l’accès à l’électricité est visée ? Quel financement pour les PME productives ? Quelle stratégie pour retenir davantage de valeur minière et agricole sur le territoire ?
Il faudrait surtout demander des indicateurs. Combien d’hectares irrigués ? Combien de mégawatts disponibles ? Combien de kilomètres de routes productives ? Combien d’entreprises de transformation nouvelles ou consolidées ? Combien d’emplois productifs créés ? Quelle progression des exportations transformées ? Quelle diminution des pertes après récolte ? Une politique économique devient crédible lorsqu’elle peut être mesurée.
- Aux électeurs : ne confondons plus promesse de richesse et capacité de transformation
Le citoyen aussi doit changer son regard. À l’élection de 2027, il ne suffira pas d’entendre qu’un candidat aime le pays, connaît ses richesses ou promet de les exploiter. Il faudra demander : comment ? avec quelles institutions ? quelles compétences ? quel financement ? dans quel délai ? et avec quel bénéfice concret pour les familles ?
Un pays peut rester pauvre tout en répétant pendant cinquante ans qu’il est riche. Il cesse de l’être lorsqu’il transforme progressivement ses potentialités en forces productives. Le véritable patriotisme économique consiste donc moins à célébrer ce que le Burundi possède qu’à organiser ce qu’il est capable de produire avec ce qu’il possède.
Notre prochaine question découle directement de ce constat : même lorsqu’un pays augmente sa production, il peut rester fragile si la valeur créée lui échappe. Produire davantage est nécessaire ; mais encore faut-il savoir où reste la valeur.
À suivre – Article n° 5 : « Produire beaucoup ne suffit pas : où reste la valeur ? »
Par Bazikwankana Edmond