Chaque semaine, une question essentielle pour l’économie, l’État et les générations futures. ARTICLE N° 5
PRODUIRE BEAUCOUP NE SUFFIT PAS :
OÙ RESTE LA VALEUR ?
Un pays ne s’enrichit pas seulement par ce qu’il produit, mais par la part de valeur qu’il sait retenir, transformer et réinvestir sur son territoire.
Dans les quatre premiers articles, nous avons suivi une logique simple : retrouver la mémoire productive du Burundi, comprendre pourquoi le réflexe de transformation s’est affaibli, puis distinguer les potentialités des véritables capacités économiques. Une question vient maintenant naturellement : même lorsqu’un pays produit davantage, qui capte réellement la valeur créée ? La réponse est décisive. Une nation peut travailler beaucoup, exporter davantage et voir certains indicateurs s’améliorer, tout en laissant échapper l’essentiel de la valeur ajoutée, des emplois qualifiés, des marges commerciales, des recettes fiscales et des devises. C’est pourquoi produire est indispensable, mais produire n’est que le début de la chaîne. Cet article s’adresse aussi directement à ceux qui aspirent à diriger le Burundi en 2027 : les citoyens n’attendent pas seulement des annonces de production, mais des réponses sur le revenu des ménages, l’emploi, les prix, la rémunération des producteurs, la transformation locale et la capacité du pays à retenir davantage de richesse. Aux électeurs, il propose une question simple à poser à tout projet présidentiel : où restera la valeur créée par le travail des Burundais ?
- La valeur n’est pas dans la matière seule, mais dans les étapes qui suivent
Prenons un produit agricole simple. Une tomate récoltée au champ a une valeur. Lavée, triée et conditionnée, elle en a davantage. Transformée en purée, sauce ou conserve répondant à des normes régulières, elle en a encore davantage. Ajoutons ensuite l’emballage, la marque, le transport, la distribution et la commercialisation : à chaque étape, du travail, des compétences, des services et des marges sont créés. La question économique essentielle devient alors : combien de ces étapes sont réalisées au Burundi ?
Le même raisonnement vaut pour le café, le thé, le lait, les céréales, les fruits, le cuir, le bois, les minerais ou les services numériques. Lorsqu’une ressource quitte le pays très tôt dans la chaîne de valeur, une partie importante des revenus futurs est créée ailleurs. Le pays fournisseur reçoit le prix de la matière ou du produit primaire ; d’autres captent ensuite les revenus liés à la transformation, à la logistique, à la certification, à la finance, à la marque et à la vente finale.
- Une hausse des exportations est une bonne nouvelle, mais elle ne répond pas à toute la question
Le Burundi a connu en 2025 une amélioration portée notamment par les exportations de café et d’or. Le FMI estime que la croissance réelle a atteint 4,2 % cette année-là, tandis que les exportations de café ont fortement progressé et que les volumes d’or ont augmenté. C’est positif : davantage d’exportations signifie davantage de devises, une activité plus soutenue et une respiration pour une économie confrontée à des contraintes extérieures importantes.
Mais une hausse des exportations ne suffit pas à mesurer la richesse retenue dans le pays. Il faut aussi savoir combien de producteurs ont vu leur revenu augmenter, quelle part du produit a été transformée localement, combien d’emplois qualifiés ont été créés, quelles entreprises burundaises ont fourni des services, combien de recettes fiscales ont été mobilisées et quelle part des devises est effectivement entrée dans le circuit économique formel. Le bon indicateur n’est donc pas seulement la valeur exportée ; c’est l’ensemble des effets économiques qui restent sur le territoire.
Cette distinction est particulièrement importante lorsque les prix mondiaux sont favorables. Une hausse du cours international d’un produit peut améliorer rapidement les recettes d’exportation sans que la structure productive ait beaucoup changé. Le défi de long terme est différent : il consiste à utiliser cette amélioration pour financer des capacités durables (machines, énergie, routes, stockage, formation, recherche, entreprises et institutions)
- Du producteur au consommateur : qui reçoit quoi ?
Dans une chaîne de valeur, le prix payé par le consommateur final est partagé entre plusieurs acteurs. Le producteur reçoit une part ; viennent ensuite les collecteurs, transporteurs, transformateurs, emballeurs, grossistes, détaillants, banques, assureurs, logisticiens et parfois les détenteurs de marques. Aucun de ces métiers n’est inutile. Le problème apparaît lorsque presque toutes les fonctions à forte marge sont localisées à l’extérieur alors que le Burundi supporte l’essentiel de l’effort de production primaire.
La politique économique doit donc aider les producteurs à monter progressivement dans la chaîne. Cela peut commencer modestement : coopératives mieux organisées, centres de collecte, séchage contrôlé, stockage, chambres froides, tri, emballage, petites unités de transformation, contrôle de qualité et vente groupée. Il n’est pas nécessaire d’attendre une grande usine pour créer de la valeur. Une petite unité bien dimensionnée et reliée à un marché réel peut parfois transformer davantage la vie d’une communauté qu’un équipement coûteux qui fonctionne à moitié.
- Retenir la valeur, c’est aussi mieux rémunérer le travail
La valeur ajoutée n’a de sens pour la société que si elle finit par améliorer la vie. Une filière peut afficher de bons chiffres tout en laissant le producteur pauvre si son pouvoir de négociation est faible, si les pertes sont importantes, si le crédit est trop cher ou si les prix sont opaques. Derrière cette question se trouvent des préoccupations très concrètes pour les familles : le revenu tiré du travail, le prix des biens essentiels, la possibilité pour les jeunes de trouver un emploi, la capacité d’un ménage à financer l’école, la santé ou un investissement. Le FMI recommande d’ailleurs, pour le secteur du café, de renforcer la qualité, la traçabilité, la transparence des prix et les incitations offertes aux petits producteurs. Cette orientation touche au cœur de notre question : qui bénéficie de la valeur créée ?
Un développement harmonieux suppose donc que l’augmentation de la productivité se traduise en revenus plus élevés, en emplois décents et en capacité d’investissement. Il ne s’agit pas de fixer administrativement chaque marge, mais de créer des marchés mieux organisés, des informations de prix accessibles, des standards clairs et des producteurs capables de négocier collectivement lorsque cela est pertinent. Pour un candidat à la présidence, la question ne devrait donc pas être seulement : « combien allons-nous produire ? », mais aussi : « combien le producteur gagnera-t-il, combien d’emplois seront créés et comment le consommateur en ressentira-t-il l’effet ? »
- La transformation locale doit être choisie avec intelligence
Retenir davantage de valeur ne signifie pas transformer tout, partout et à n’importe quel coût. Une unité de transformation qui dépend d’une énergie indisponible, d’une matière première irrégulière ou d’un marché inexistant peut devenir une charge au lieu d’être une richesse. La souveraineté économique n’est pas le refus du calcul économique ; elle exige au contraire davantage de rigueur.
Avant d’investir, il faut répondre à quelques questions simples : la matière première est-elle disponible en quantité et en qualité suffisantes ? Le marché existe-t-il ? L’énergie est-elle fiable ? Le coût de transport est-il soutenable ? Les compétences sont-elles disponibles ? Le produit final peut-il respecter les normes exigées ? Le financement est-il adapté au cycle de production ? Si ces conditions sont réunies, la transformation locale devient un véritable levier de développement.
Cette logique invite à commencer par les filières où le Burundi possède déjà une base réelle : agriculture et agro-industrie, élevage, certains matériaux, artisanat modernisé et ressources extractives pour lesquelles une transformation ou une préparation locale supplémentaire est techniquement et économiquement possible. Le choix des filières doit être fondé sur des données, pas sur le prestige d’un projet.
- Le commerce extérieur montre pourquoi la question de la valeur est urgente
Les projections du FMI pour 2026 illustrent la fragilité extérieure : les exportations de biens et services représenteraient environ 8,7 % du PIB, contre 21,6 % pour les importations, avec une balance commerciale toujours largement déficitaire. Il ne s’agit pas d’en conclure que toute importation est mauvaise. Les équipements, médicaments, technologies ou intrants importés peuvent être indispensables à la production. Mais lorsqu’un pays importe durablement beaucoup plus qu’il n’exporte, il doit se demander comment augmenter la quantité et surtout la valeur de ce qu’il vend.
Le défi n’est donc pas seulement d’exporter davantage de tonnes. Il est d’exporter davantage de valeur par tonne, par hectare, par heure de travail et par entreprise. Un café mieux préparé, traçable et positionné sur un marché de qualité peut valoir davantage. Un fruit transformé et bien conditionné peut voyager plus loin et se conserver plus longtemps. Un produit minier mieux encadré peut générer davantage de recettes publiques et de services locaux.
- L’État stratège doit regarder toute la chaîne, pas seulement la production
Un État qui veut retenir davantage de valeur doit coordonner plusieurs politiques à la fois. L’agriculture sans route perd ses récoltes ; la transformation sans énergie s’arrête ; l’usine sans financement manque de fonds de roulement ; le produit sans norme n’entre pas sur certains marchés ; la formation sans entreprise ne crée pas d’emploi ; l’exportation sans logistique reste chère. La chaîne de valeur oblige donc l’action publique à sortir des silos administratifs.
Cela suppose aussi une commande publique plus intelligente lorsque le droit et la qualité le permettent, un accompagnement technique des PME, des infrastructures de stockage et de froid, des laboratoires de contrôle, des mécanismes de financement adaptés et une diplomatie économique orientée vers les débouchés. L’objectif n’est pas de protéger éternellement une entreprise inefficace, mais de créer les conditions qui lui permettent de devenir compétitive.
- Aux candidats : transformer les promesses en engagements économiques vérifiables
À l’approche de 2027, les candidats devraient être interrogés non seulement sur ce qu’ils veulent produire, mais sur ce qu’ils veulent transformer, retenir et redistribuer sous forme de revenus, d’emplois et de services. Pour chaque filière prioritaire, ils devraient pouvoir répondre avec précision : quelle part de la transformation sera réalisée localement ? quels emplois seront créés ? quels revenus reviendront aux producteurs ? quels investissements privés seront mobilisés ? quels marchés seront ciblés ? quels équipements, quelle énergie et quel financement rendront cette transformation possible ? quels indicateurs permettront de vérifier les résultats ?
Le peuple burundais a besoin de projets qui descendent jusqu’à la vie quotidienne. Une promesse de croissance doit pouvoir expliquer son effet sur le revenu d’un agriculteur, d’un artisan, d’une commerçante, d’un jeune diplômé ou d’un ouvrier. Un programme économique crédible devrait distinguer la production de matières premières, la première transformation et les activités à plus forte valeur (finition, emballage, marque, services, technologie et commercialisation) puis préciser comment le Burundi progressera de l’une vers les autres. Plus le pays avancera vers ces fonctions, plus il pourra diversifier les métiers et réduire sa dépendance à une économie fondée presque exclusivement sur l’effort primaire.
- Aux électeurs : demander comment la valeur améliorera réellement la vie
Le message de cet article n’est pas de diminuer l’importance de la production. Sans production, il n’y a rien à transformer. Il est de rappeler que la richesse nationale se mesure aussi à ce qui reste après la production : salaires, profits réinvestis, impôts, devises, compétences, infrastructures, entreprises et capacités nouvelles. Pour l’électeur, cela donne une grille de lecture utile : lorsqu’une promesse annonce davantage de production ou d’exportations, il est légitime de demander qui gagnera davantage, quels emplois seront créés, quelle part sera transformée sur place et comment les résultats seront mesurés.
Les préoccupations auxquelles tout projet présidentiel devrait répondre sont donc concrètes : comment mieux rémunérer le travail agricole ? comment offrir aux jeunes davantage d’emplois productifs ? comment réduire les pertes qui renchérissent les aliments ? comment permettre aux petites entreprises d’accéder à l’énergie, au crédit et au marché ? comment faire en sorte que les recettes tirées des exportations renforcent les capacités du pays ? Le Burundi gagnera lorsque le paysan produira davantage et conservera mieux sa récolte ; lorsque l’entrepreneur transformera davantage et trouvera un marché ; lorsque l’exportateur vendra davantage et que davantage de devises, de compétences et de revenus profiteront à l’économie nationale.
Le débat de 2027 peut ainsi dépasser les personnes et revenir à l’essentiel : quel projet fera du travail des Burundais une source croissante de valeur pour les Burundais eux-mêmes ? Les candidats ont la responsabilité d’apporter des réponses chiffrées, financées et vérifiables ; les électeurs ont celle de les examiner avec exigence, sans confondre promesse et résultat. Et cette question nous conduit directement à la prochaine étape de notre réflexion : pourquoi vendons-nous parfois brut ce que nous rachetons ensuite transformé, plus cher, avec des emplois créés ailleurs ?
À suivre – Article n° 6 : « Pourquoi vendons-nous parfois brut ce que nous rachetons transformé ? »
Par Bazikwankana Edmond