Chaque semaine, une question essentielle pour l’économie, l’État et les générations futures. ARTICLE N° 6.
POURQUOI VENDONS-NOUS PARFOIS BRUT
CE QUE NOUS RACHETONS TRANSFORMÉ ?
Le problème n’est pas d’échanger avec le monde. Il est de savoir quelle part de la valeur, des emplois et des compétences reste au Burundi.
Dans l’article précédent, nous avons montré qu’une nation ne s’enrichit pas seulement par ce qu’elle produit, mais par la part de valeur qu’elle sait retenir. Nous allons maintenant plus loin. Pourquoi une économie comme celle du Burundi exporte-t-elle encore une grande part de ses richesses sous une forme primaire ou faiblement transformée, tout en important de nombreux biens manufacturés ? Il faut préciser d’emblée que l’expression « vendre brut et racheter transformé » décrit surtout une structure économique : il ne s’agit pas toujours du même produit physique qui quitte le pays et revient ensuite. Mais le mécanisme est bien réel : la production primaire est souvent réalisée ici, tandis qu’une partie importante de la transformation, de la technologie, de la marque, de la logistique et de la commercialisation se fait ailleurs.
- Nos exportations montrent encore une économie concentrée sur peu de produits
Les données commerciales disponibles confirment cette concentration. Dans les statistiques récentes fondées sur UN Comtrade, l’or représentait environ un tiers des exportations de marchandises du Burundi, le café non torréfié près d’un cinquième et le thé noir environ un dixième. Le FMI indique de son côté que l’or est devenu en 2025 la première source d’exportation de marchandises, tandis que le café reste l’un des piliers historiques des recettes extérieures. Cette progression des exportations est utile : elle apporte des devises et soutient l’activité.
Mais elle ne doit pas masquer la question essentielle : à quel stade de la chaîne de valeur vendons-nous ? Le café burundais est encore largement exporté sous forme non torréfiée. L’or, même lorsqu’il est exporté sous une forme semi-manufacturée, ne crée pas nécessairement au Burundi toutes les activités à forte valeur que l’on retrouve plus loin dans les chaînes minières : affinage, joaillerie, services techniques, ingénierie, financement, assurance ou commercialisation internationale. Le problème n’est donc pas l’exportation ; c’est la faiblesse du nombre d’étapes économiques réalisées sur le territoire.
- Pourquoi transformer davantage est-il si difficile ?
La réponse ne peut pas se résumer à un manque de volonté. Transformer exige des conditions concrètes. Une usine de jus ou de purée de tomates a besoin d’une matière première régulière, d’eau, d’électricité, de machines, d’emballages, de normes sanitaires, d’un laboratoire, de techniciens, de fonds de roulement, de transport et surtout d’un marché. Si un seul maillon manque, l’investissement devient fragile.
Le Burundi affronte plusieurs contraintes simultanées : accès encore limité et parfois instable à l’énergie, coût du financement, faiblesse de la mécanisation, insuffisance du stockage et de la chaîne du froid, difficultés logistiques, étroitesse de certaines productions, normes de qualité difficiles à respecter et marché intérieur à pouvoir d’achat limité. Dans ces conditions, importer un produit fini peut parfois sembler plus simple pour un commerçant que prendre le risque de le fabriquer.
Mais cette simplicité apparente a un coût collectif. Chaque fois qu’une activité de transformation techniquement viable se fait ailleurs, ce sont aussi des emplois industriels, des compétences, des revenus, des impôts et une partie des devises qui sont créés ailleurs. À long terme, un pays peut alors travailler beaucoup dans la production primaire tout en restant dépendant pour ce qu’il consomme.
- Le vrai enjeu : passer de l’exportation de matières à l’exportation de valeur
Le développement ne demande pas au Burundi de tout fabriquer. Ce serait irréaliste et économiquement inefficace. La question est de choisir les chaînes où une transformation supplémentaire est possible et rentable. Un pays gagne lorsqu’il parvient à avancer progressivement dans la chaîne : du grain de café vers des cafés mieux préparés, conditionnés et commercialisés ; des fruits vers des jus ou fruits séchés ; du lait vers des produits laitiers ; des tomates vers la purée ou la sauce ; des céréales vers des farines et aliments transformés ; certaines matières minérales vers une préparation locale plus poussée lorsque les volumes, la technologie et les normes le permettent.
Cette progression peut commencer par de petites unités. Une entreprise de transformation n’a pas besoin d’être gigantesque pour créer de la valeur. Une coopérative bien organisée, un petit équipement motorisé, une pompe solaire, une chambre froide, un centre de collecte ou une unité de conditionnement peuvent déjà changer l’économie d’une filière. L’important est que l’investissement soit dimensionné au volume disponible et relié à un débouché réel.
- Ce que le peuple attend concrètement derrière le mot « transformation »
Pour le citoyen, la transformation locale ne doit pas rester un concept de conférence. Elle doit se traduire dans la vie quotidienne. Le cultivateur attend un meilleur prix et moins de pertes après récolte. La femme rurale attend des équipements qui réduisent la pénibilité du travail, de l’eau pour irriguer et un marché régulier. Le jeune attend des métiers autres que ceux de la seule agriculture manuelle : mécanicien, électrotechnicien, opérateur de machine, technologue alimentaire, logisticien, commercial, informaticien ou contrôleur qualité.
L’entrepreneur attend une énergie fiable, un crédit adapté et une administration prévisible. Le consommateur attend des produits locaux de qualité, disponibles à un prix acceptable. Les familles attendent que la croissance économique se traduise par des revenus, des emplois et un pouvoir d’achat plus stable. C’est cela, au fond, la question de la valeur ajoutée : transformer davantage pour que davantage de personnes trouvent une place productive dans l’économie.
- Aux candidats: ne promettez pas seulement des usines, présentez des chaînes de valeur
À ceux qui aspirent à la présidence de la République en 2027, la question mérite d’être posée avec précision : quelles chaînes de valeur voulez-vous construire ou renforcer, et comment comptez-vous les rendre viables ? Annoncer une usine ne suffit pas. Il faut montrer d’où viendra la matière première, quelle énergie l’alimentera, qui la financera, quelles compétences seront disponibles, quels standards seront respectés et à qui le produit sera vendu.
Le pays a besoin de programmes qui relient l’amont et l’aval. Pour une filière agricole, cela signifie semences et intrants, irrigation, mécanisation, collecte, stockage, transformation, emballage, transport, financement et marché. Pour une filière minière, cela signifie cadastre, formalisation, traçabilité, sécurité, fiscalité, équipements, compétences, transformation lorsque celle-ci est techniquement justifiée et réinvestissement d’une part des recettes dans les capacités nationales.
Un projet présidentiel crédible devrait donc annoncer non seulement des secteurs prioritaires, mais aussi des objectifs mesurables : progression de la part transformée localement, réduction des pertes, nombre de PME intégrées aux chaînes, emplois créés, capacités énergétiques dédiées aux zones productives, volumes exportés sous une forme à plus forte valeur et part de la commande publique accessible aux producteurs locaux lorsque la qualité est au rendez-vous.
- Aux électeurs : demandez ce qui changera dans votre travail et votre revenu
Les électeurs ont eux aussi un rôle essentiel. Ils peuvent demander à chaque candidat de traduire ses promesses économiques en réponses concrètes. Si l’on promet de développer l’agriculture, quelles machines permettront de réduire le travail à la houe ? Si l’on promet de soutenir les femmes rurales, quels systèmes d’irrigation, de stockage et de transformation seront installés ? Si l’on promet des emplois aux jeunes, dans quels métiers et autour de quelles entreprises ? Si l’on promet de valoriser les minerais, quelle part des recettes et des activités restera effectivement au Burundi ?
Le citoyen peut également demander comment seront évités les projets prestigieux mais inutilisés. Une usine sans matières premières, sans énergie ou sans débouchés n’est pas une victoire. Un équipement public qui fonctionne quelques mois puis s’arrête n’est pas du développement. Le choix électoral gagne en qualité lorsque le débat porte sur la faisabilité, le financement, le calendrier et les résultats attendus.
- Les importations ne sont pas l’ennemi : la dépendance productive est le problème
Il serait dangereux de transformer cette réflexion en rejet des importations. Le Burundi aura durablement besoin d’importer des carburants, des machines, des médicaments, des technologies, des équipements et de nombreux intrants. Les importations productives peuvent même accélérer le développement si elles permettent aux entreprises locales de produire davantage.
Le problème est différent : importer durablement ce que nous pourrions produire ou transformer de manière compétitive, tout en exportant trop peu de valeur, creuse le besoin de devises et fragilise la balance commerciale. L’INSBU a encore enregistré en 2024 un déficit commercial très élevé, les importations représentant l’essentiel de la valeur totale des échanges. Le FMI projette par ailleurs que les importations resteront largement supérieures aux exportations dans les prochaines années. La transformation locale n’est donc pas un slogan identitaire ; elle est aussi une réponse à une vulnérabilité extérieure.
- Transformer pour préparer la génération suivante
Une économie qui transforme apprend. Elle forme des techniciens, crée des fournisseurs, introduit des normes, exige des laboratoires, développe des banques capables de financer l’industrie et construit progressivement une culture de qualité. Ces capacités deviennent un patrimoine transmis à la génération suivante. C’est ainsi qu’un pays cesse d’être seulement un territoire de ressources pour devenir un territoire de compétences.
Voilà ce que le débat de 2027 devrait faire apparaître : non pas qui promet le plus grand nombre de projets, mais comment chaque projet de société entend transformer le travail des Burundais en davantage de valeur, de revenus et de capacités durables. Le peuple n’attend pas seulement que l’on exploite ses ressources ; il attend que celles-ci contribuent à une vie meilleure, à des emplois plus dignes et à une économie moins vulnérable.
Et cette question nous conduit directement à la suivante. Car si la transformation locale crée de la valeur et des emplois, alors il faut se demander si la lutte contre la pauvreté peut se limiter aux aides et aux programmes sociaux, ou si elle doit d’abord reposer sur une économie capable de créer massivement du travail productif.
À suivre – Article n° 7 : « La pauvreté se combat-elle seulement avec des programmes sociaux ? »
Par Bazikwankana Edmond