Comment une construction raciale forgée par les puissances coloniales continue de diviser les peuples des Grands Lacs africains.
Gitega, 1/01/2026 — Depuis 1996, ce que l’on nomme la Croix et la Bannière [1], notamment les États-Unis, a remis en action « l’outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu – Tutsi » [2], sur le territoire de l’ancien Zaïre, devenu République démocratique du Congo.
Dans la tradition de l’Ubungoma [3], la cosmologie locale, pensée à la manière du Tambour Sacré ( le Tambour outil expliquant le Cosmos ), les États sont considérés comme des cosmocraties, représentés ici par Ingoma (le Tambour), tandis que les systèmes socio-économiques sont symbolisés par l’ubumu, un concept désignant ce qui est en lien avec Mu, la Femme-Tambour sacrée [4], la Divinité Suprême. Dans ce cadre, les Hutu sont les êtres associés au lieu d’origine de toute chose, là où se trouve Mu. Ils sont les producteurs des ressources nécessaires à la subsistance de toutes les lignées ou lignages (Kanda, Umuryango, etc.).
Les Tutsi, quant à eux, incarnent la forme cachée des êtres existants : ils sont les fonctionnaires de l’État-Ingoma et les gestionnaires justes de l’Ubumu. La vache, dans cette cosmologie (Ubungoma), symbolise une force ( une esprit ) qui, lorsqu’elle se lie à une énergie (une âme) produit une force énergétique ( un coeur, umutima ) qui représente l’univers lui-même. Sur le plan spirituel, la divinité suprême — la Femme-Tambour — est « cosmologiquement » cette « force énergétique ». Les êtres qui incarnent cette force énergétique ( le Femme Tambour ) depuis son lieu d’origine caché sont appelés Hima (Bahima). Les Twa, ou Batwa, sont les êtres qui matérialisent la bouche (ou les autres orifices) de cette force énergétique ou divinité suprême. Chaque lignée ou lignage ( Kanda, umuryango) est perçue comme une vache : une force, une forme, un esprit, une destinée. L’ensemble du peuple vivant dans la région des Grands Lacs africains est géographiquement, historiquement et spirituellement lié aux sources du Nil, notamment au lac Nyanza (lac Victoria). Ce peuple est bantu, car il partage une même philosophie humaine de l’existence, à travers l’Ubuntu, une « cosmophylosophie » issu de l’Ubungoma. Ainsi, sur le plan linguistique et culturel, il constitue un seul et même peuple.
À partir de 1911, en pleine colonisation [5], Hans Meyer [6], de passage à Usumbura (aujourd’hui Bujumbura), dans le Rwanda-Urundi, séjourna trois semaines dans la région. Il y conçoit ce que l’on appelle « l’outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu – Tutsi ».
Cet outil géostratégique avait pour but de conserver le contrôle des territoires des Grands Lacs africains, en appliquant la stratégie classique du « Divide et impera » : diviser pour mieux régner, en détruisant l’unité du peuple de cette région. C’est ainsi que les termes Hutu et Tutsi finiront par désigner, non plus des fonctions sociales (voir In supra ), mais des ethnies fabriquées, en particulier à la suite des grands massacres coloniaux ( des génocides) ou dans le cadre de ce que l’on appelle la colonialité [7] : en 1959 au Rwanda, en 1972 au Burundi, en 1994 au Rwanda, en 1996 au Zaïre, et de 1998 à 2025 en RDC.
Lorsqu’on entend parler des « ethnies Hutu ou Tutsi », on se trouve en réalité dans le cadre d’une géostratégie et d’une géopolitique d’inspiration occidentale. C’est dans cette logique que « la Croix et la Bannière » tente, encore aujourd’hui, de s’approprier les terres des Grands Lacs, au prix de la destruction, jusqu’au génocide, du peuple qui y vit.
Se décoloniser, c’est sortir de la colonialité. Cela revient à comprendre que Hutu et Tutsi ne sont pas des ethnies, mais les composantes d’un même peuple, celui de la région des Grands Lacs, celui de l’Afrique tout court. Lorsque des acteurs locaux ou africains se positionnent en tant que Hutu ou Tutsi, ils s’inscrivent encore dans ce piège idéologique colonial. C’est de ce piège que le peuple du Burundi, du Rwanda et de la RDC Congo (ancien Zaïre) doit impérativement sortir.
Références
[1] Baranyanka Charles, Le Burundi face à la Croix et à la Bannière, Bruxelles, 2015.
(« La Croix et la Bannière » désigne l’alliance historique entre le Vatican, la France — notamment via les Pères Blancs de Lavigerie —, l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis, contre l’ordre traditionnel burundais depuis le XIXᵉ siècle.)
[2] Nahimana Karolero Pascal, Réfugiés du Burundi — Quand Ingoma s’est tu. Histoire géopolitique d’un peuple brisé par la colonialité, Bruxelles, Génération Afrique, 2025.
🔗 https://nahimanakarolero.com
[3] Nahimana Karolero Pascal, Histoire du Burundi : Les grandes dates de l’histoire des Barundi et de l’État millénaire africain – Ingoma y’Uburundi, Éd. Génération Afrique, 2024.
🔗 https://nahimanakarolero.com
[4] Mbonyingingo Leona, L’Épouse du tambour, Montréal, 2025.
[5] Pini-Pini Nsasay, Tribunal de l’Histoire Africaine. Tome 1 : Réquisitoire contre l’Europe christianisée, en hommage à E.D. Morel (1873–1924/2024), Collection Historiographie du Monde Contemporain, Éditions Cheikh Anta Diop (Edi-CAD), Douala, 2024.
[6] Rugurika Mathias, Repères historiques du Burundi, Tome 1 : De la période précoloniale à l’indépendance du 1er juillet 1962, 2022.
[7] Colonialité : terme du courant idéologique décolonial, désignant le système de prolongation de la domination coloniale après les déclarations d’indépendance. En février 2025, l’Union africaine (UA) a officiellement reconnu l’esclavage, la déportation et la colonisation comme des crimes contre l’humanité et des actes de génocide contre les peuples africains.
Cette décision, adoptée le 16 février, lors de la 38ᵉ session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, à Addis-Abeba, marque un tournant majeur dans la quête de justice historique pour le continent africain.
🎥 Propagande coloniale de 1939 : une étape dans la mise en place de l’outil raciste. Le film illustre le caractère théâtral de la construction coloniale de « l’ethnie Tutsi », autour du Nil, de la vache, etc.
🔗 https://www.youtube.com/watch?v=QzZHZTgXrnQ
Sources : Nahimana P. | http://burundi-agnews.org | Jeudi 1er janvier 2026 Photo : travelfilmarchive