En 1965, l’assassinat de Ngendandumwe annonce la chute d’Ingoma y’Uburundi, organisé par les réseaux coloniaux bien implantés de la « Croix et la Bannière ».
Bujumbura, 10/01/2026 – L’année 1929 marque un tournant tragique dans l’histoire d’Ingoma y’Uburundi [1], le Burundi. Ce fut l’époque où Mukakaryenda, la femme Tambour Sacré Karyenda d’Ingoma y’Uburundi (incarnation de la Divinité Suprême), fut contrainte à la conversion au christianisme, devenant Maria Ruburisoni [2]. Cette conversion imposée par la mission coloniale sonna le glas de l’institution sacrée du Tambour Karyenda, cœur de l’Ubungoma des Barundi (la cosmologie d’où découle l’Ubuntu). Privés de leur fonction millénaire, les Hima – gardiens dans le Tambour Sacré Karyenda de l’harmonie entre les miryango (lignages) – furent brutalement mis à l’écart, désormais encadrés par l’autorité de la Croix et la Bannière [3].
Dès 1959, cette même Croix et la Bannière, bras idéologique de l’ordre colonial chrétien [4], lança un projet radical : démanteler Ingoma y’Uburundi pour imposer la République. Cette rupture ne fut pas immédiate. Mais elle était inévitable.
Le 7 janvier 1965, face à l’ombre menaçante de ce projet, le Mwami Mwambutsa Bangiricenge, souverain de l’État millénaire, retira sa confiance au Premier ministre Nyamoya Albin. Ce dernier appartenait au très respecté muryango des Benegwe, celui du muzero (totem) d’ingwe (Léopard), procurant de bonnes Bamikazi (Reines) et d’ibishegu (des prêtres) au Burundi. Nyamoya Albin était étroitement lié à un réseau obscur de notables Hima emmenés par Ntituhwama Jean. Celui-ci, membre du muryango des Basambo – réputés pour leur intelligence mais déchus de leur fonction de Hima depuis les années 1930 – avait su rallier à lui une mosaïque de miryango alliés par ubugeni (mariage), en particulier les Basafu et les Babanda. Avec son cercle, Ntituhwama avait mis en place un code pour reconnaître les siens : Casablanca et Monrovia. Eux étaient « Casablanca », le nom de leurs réseaux secrets.
Face à cette dérive, le Mwami choisit de revenir aux racines de l’Ubuganwa, le noyau noble d’Ingoma y’Uburundi, en s’appuyant sur les grands bataka barundi – les Baha, Bahanza, Bajiji, Bavumu, Bashubi… Il nomma alors à la tête du gouvernement Ngendandumwe Pierre, issu du muryango des Bashubi. Ce lignage prestigieux des Bashubi, traditionnellement chargé d’enseigner l’harmonie aux Barundi et, de façon particulière, aux Bami avant leur intronisation, portait l’héritage de l’unité et de la cohésion. Déjà Premier ministre en 1963, Ngendandumwe incarnait l’espoir d’une unité nationale [5]. Mais cette nomination suscita la fureur de la Croix et la Bannière. Le 15 janvier 1965, Ngendandumwe Pierre fut assassiné. La « Colonialité » ne pouvait tolérer un homme susceptible de contrer son plan : l’éradication définitive d’Ingoma y’Uburundi.
Entre octobre et décembre 1965, les jeunes officiers burundais formés à Saint-Cyr en France – envoyés en 1961 – réalisèrent dans l’ombre le coup d’État militaire. Leur mission était claire : mettre fin à l’ordre dyarchique (MukaKaryenda [6]/Mwami) d’Ingoma y’Uburundi. En novembre 1966, ils instaurèrent la République. Le jeune Mwami Ntare Ndizeye Charles, pourtant monté sur le trône après la chute de son père Mwami Mwambutsa Bangiricenge, fut à son tour écarté, avant d’être assassiné en 1972 (cf. Régicide) par les mêmes forces.
Ainsi s’acheva, dans le sang et le silence, une partie de l’histoire coloniale [7] du Burundi…
Références :
[1] Nahimana Karolero Pascal, Histoire du Burundi : Les grandes dates de l’histoire des Barundi et de l’État millénaire africain – Ingoma y’Uburundi, Éd. Génération Afrique, 2024.
🔗 https://nahimanakarolero.com
[2] Nahimana Karolero Pascal, Réfugiés du Burundi — Quand Ingoma s’est tu. Histoire géopolitique d’un peuple brisé par la colonialité, Bruxelles, Génération Afrique, 2025.
🔗 https://nahimanakarolero.com
[3] Baranyanka Charles, Le Burundi face à la Croix et à la Bannière, Bruxelles, 2015.
(« La Croix et la Bannière » désigne l’alliance historique entre le Vatican, la France — notamment via les Pères Blancs de Lavigerie —, l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis, contre l’ordre traditionnel burundais depuis le XIXᵉ siècle.)
[4] Pini-Pini Nsasay, Tribunal de l’Histoire Africaine. Tome 1 : Réquisitoire contre l’Europe christianisée, en hommage à E.D. Morel (1873–1924/2024), Collection Historiographie du Monde Contemporain, Éditions Cheikh Anta Diop (Edi-CAD), Douala, 2024.
[5] Harerimana Eric-Innocent, Umurundi, une identité inclusive, Ed. Iwacu, Bruxelles, 2025.
[6] Mbonyingingo Leona, L’Épouse du tambour, Montréal, 2025.
[7] Colonialité : terme du courant idéologique décolonial, désignant le système de prolongation de la domination coloniale après les déclarations d’indépendance. En février 2025, l’Union africaine (UA) a officiellement reconnu l’esclavage, la déportation et la colonisation comme des crimes contre l’humanité et des actes de génocide contre les peuples africains.
Cette décision, adoptée le 16 février, lors de la 38ᵉ session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, à Addis-Abeba, marque un tournant majeur dans la quête de justice historique pour le continent africain.
Sources : Nahimana P. , http://burundi-agnews.org, Samedi 10 janvier 2026