Ce livre — Le regard rétroactif du Burundi Politique — que Kubwayo Félix nous livre est d’une importance capitale. Il renoue avec une tradition perdue depuis la période coloniale : celle de la Planification, entendue comme la mise en cohérence de l’ensemble des politiques sectorielles d’une société, une vision globale et articulée sur le devenir d’un peuple.
Autrefois, cette fonction était assurée par les Banyamabanga — « les détenteurs des secrets » —, du mot ibanga, le secret ou le mystère, c’est-à-dire la vérité profonde des Barundi : l’ensemble des lois des mondes manifestés et non manifestés, les lois de la nature, du cosmos et des mystères qui gouvernent l’existence humaine. Ces gardiens du savoir étaient les planificateurs régulateurs de la société burundaise, ceux qui veillaient à l’harmonie entre le visible et l’invisible, entre le présent et l’avenir du peuple.
Ces derniers furent décimés entre les années 1920 et 1940, emportant avec eux des pans entiers d’une mémoire vivante et d’une intelligence collective irremplaçable.
Depuis son indépendance, le Burundi, Ingoma y’Uburundi, a perdu successivement ses deux piliers fondateurs : son ordre politique — Ingoma —, érodé dès la fin de l’année 1966 avec l’avènement de la République, forme néocoloniale de gouvernement ; et sa structure économique traditionnelle — Ubumu —, la chose de « Mu », de Mukakaryenda, anéantie à partir de 1972 avec l’imposition de l’économie de marché capitaliste. Deux ruptures majeures, deux amnésies imposées, qui ont laissé le peuple burundais sans boussole collective.
Il aura fallu attendre la fin de la guerre civile burundaise (1993–2003) pour que renaisse, timidement mais résolument, l’aspiration à une planification politique pensée depuis l’intérieur. C’est précisément en cela que l’ouvrage de Kubwayo Félix prend toute sa valeur et toute sa singularité.
À la sortie de la guerre civile, le CNDD-FDD accède au pouvoir, portant avec lui une proposition politique inédite dans le paysage burundais contemporain : un profil de la société burundaise, c’est-à-dire une tentative de planification globale, un projet de société articulé qui cherche à répondre aux fractures profondes laissées par des décennies de violence, de dépossession et d’errance institutionnelle, liées à la Colonialité.
Ce livre s’inscrit ainsi dans la lignée des travaux déjà engagés par Kubwayo Félix lui-même — La lente reconnaissance du génocide de 1972 contre les Hutu du Burundi : Les faits et l’exécution du génocide par le pouvoir de Micombero (Bruxelles, 2025) et Mémorandum sur les massacres répétitifs des Hutu du Burundi de l’indépendance à 1992 : Appel à la conscience mondiale (Bruxelles, 2025) —, deux ouvrages fondamentaux qui posaient déjà les jalons d’une mémoire burundaise exigeante et courageuse. Il prolonge également les travaux menés sur la mémoire, la géopolitique et les trajectoires du peuple burundais à travers les ouvrages parus aux éditions Génération Afrique, notamment Histoire du Burundi : Les grandes dates de l’histoire des Barundi et de l’État millénaire africain – Ingoma y’Uburundi (Bruxelles, 2024), La diaspora burundaise (Bruxelles, 2025), Camps de concentration du Burundi (Bruxelles, 2025), La guerre civile du Burundi (Bruxelles, 2024) et Réfugiés du Burundi — Quand Ingoma s’est tu (Bruxelles, 2025), pour offrir au lecteur non pas seulement un récit du passé, mais un instrument de compréhension du présent et, peut-être, un outil pour penser l’avenir.
En tant que penseur décolonial, je mesure l’importance de chaque geste intellectuel qui, comme celui de Kubwayo Félix, refuse la tutelle des épistémologies dominantes et restitue aux peuples colonisés leur capacité à se penser eux-mêmes, à nommer leur propre histoire et à construire leur propre horizon. Ce livre est l’un de ces gestes.
Bonne lecture.
Nahimana Karolero Pascal
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