Burundi, RDC, Rwanda – USA : les Banyamulenge

GEOPOLITIQUE, SECURITE

De la création des rébellions « hutu » et « tutsi » dans les camps de réfugiés tanzaniens, dans les années 1970-1980, jusqu’à la crise actuelle du Kivu, l’instrumentalisation géopolitique de l’identité hutu-tutsi par les États-Unis n’a cessé de modeler la région des Grands Lacs — du Burundi au Rwanda, en passant par le Zaïre devenu RDC — jusqu’à l’actuel bras de fer autour de la Route de la Soie chinoise.

Gitega, 23/08/2026 – Dans les années 1970, les États-Unis lancent la deuxième phase de leur programme d’annexion de l’Afrique aux anciens colons européens (France, Belgique, Espagne, Portugal, Angleterre), faisant suite à celle des indépendances. C’est ainsi que, dans les camps de réfugiés en Tanzanie — où se trouvaient des Ougandais, des Burundais, des Rwandais, des Angolais, des Mozambicains, des Soudanais et des Sud-Africains —, Roger Winter (Roger Paul Winter, 1942-2023), responsable américain des réfugiés pour la région des Grands Lacs, agit aux côtés du président tanzanien Mze Nyerere Julius . Il est parmi ceux qui, à partir de 1980, en s’appuyant sur l’« outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi », va former dans ces camps les futurs dirigeants que les États-Unis placeront à la tête de plusieurs pays africains.

Pour le Burundi : les « Tutsi » étant au pouvoir avec l’appui de la France (la Belgique ayant été écartée), Roger Winter aurait choisi d’y opposer un mouvement hutu, le Palipehutu, dirigé par Gahutu Rémy , avec sa branche armée, les Forces nationales de libération (FNL).

Pour le Rwanda : les « Hutu » étant au pouvoir avec l’appui de la France, il aurait suscité un mouvement « tutsi », le Front patriotique rwandais (FPR), dirigé par Rwigema Fred .

Pour le Zaïre : les réfugiés tutsi rwandais, qui avaient combattu aux côtés d’Ernesto Che Guevara contre l’armée de Mobutu en 1965, deviennent le point d’appui régional. C’est dans l’entourage rwandophone de Mobutu, en lien avec Roger Winter, qu’est employé pour la première fois le terme « Banyamulenge » pour désigner le peuple tutsi-rwandais du Zaïre. La loi de 1972, portée par Bisengimana Barthélemy — puissant directeur de cabinet de Mobutu — leur accorde la nationalité zaïroise ; elle sera révoquée par Mobutu en 1981, provoquant une immense frustration au sein de la communauté tutsi-rwandaise. En 1976, le député national Gisaro Muhazo établit le précédent parlementaire du nom « Banyamulenge » à l’Assemblée du Zaïre.

Pour l’Ouganda : Museveni et Obote sont préparés pour succéder à Idi Amin.

Pour le SoudanGarang John.

Pour l’Afrique du Sud : Mze Mandela Nelson .

Et ainsi de suite.

À partir des années 1990, cet « outil géopolitique » entre pleinement en action avec le début de la Globalisation unipolaire américaine néolibérale (GUAN), ou Empire américain. En 1993, les États-Unis reconnaissent au Burundi la victoire électorale de Ndadaye Melchior  (présenté comme relevant du « régime hutu ») ; celui-ci est assassiné en octobre par les partisans de Buyoya Pierre  (présenté comme relevant du « régime tutsi »), au nom des intérêts français. Washington installe le FPR pour bâtir un nouveau Rwanda en 1994, doté d’un nouveau drapeau, puis  les Banyamulenge (Tutsi rwandais) pour transformer le Zaïre en RDC en 1997, également sous un nouveau drapeau.

En 1998, la déclaration de Saint-Malo, portée par Jacques Chirac, met fin à l’opposition géopolitique entre la France et les États-Unis. Au Burundi, le départ de Buyoya marque la fin de l’influence française. Washington fait ensuite inscrire les catégories ethniques hutu et tutsi dans la Constitution burundaise à travers l’Accord d’Arusha. Le régime CNDD-FDD (présenté comme « hutu ») gouverne démocratiquement de 2005 à 2015.

Au Congo-RDC, Mze Kabila Laurent-Désiré  refuse de servir les intérêts géopolitiques américains : c’est le début d’une guerre contre le Rwanda et l’Ouganda qui dure depuis 1998, soit vingt-huit ans à ce jour.

En 2004, Kabila Joseph  affronte les Banyamulenge et le Rwanda à l’est de la RDC et parvient à repousser les Banyamulenge hors du territoire congolais. Ceux-ci se replient au Burundi, à Gatumba, à la frontière avec la RDC. Le 13 août 2004, le camp de réfugiés de Gatumba est le théâtre d’un massacre : 166 Banyamulenge y sont tués, une attaque attribuée aux services secrets militaires congolais venus achever leur opération en territoire burundais. Ce massacre sera d’abord revendiqué, puis son attribution contestée, par le groupe rebelle burundais des Forces nationales de libération (FNL).

Entre-temps, dans le contexte de leur rivalité géopolitique avec la Chine, désormais implantée dans la région des Grands Lacs, les États-Unis décident de substituer un « régime tutsi » au « régime hutu » burundais. Cette tentative, qui s’appuyait sur le réseau de Buyoya et sur le Rwanda, échoue le mercredi 13 mai 2015.

Entre 2014 et 2022 — année de la guerre en Ukraine et des sanctions occidentales contre la Russie —, la GUAN touche à sa fin. Dans ce nouveau monde multipolaire (BRICS+ face aux États-Unis), le régime CNDD-FDD se maintient au Burundi.

Pour contrer la Route de la soie chinoise — l’axe reliant le Katanga (RDC) à Dar es Salaam (Tanzanie) —, les États-Unis chercheraient désormais, à l’est de la RDC, à favoriser l’émergence d’un nouvel État du Kivu adossé au Rwanda et aux Banyamulenge, ainsi que d’un nouvel État au nord, rattaché à l’Ouganda de Museveni Yoweri . La RDC et le Burundi se trouvent ainsi, dans l’est congolais (Kivu), engagés face aux États-Unis dans un conflit contre les Banyamulenge (Tutsi rwandais) et le Rwanda.

Dans Carnages (Fayard, 2010), Pierre Péan consacre un chapitre à Roger Winter intitulé « Roger Winter, le protecteur ». À partir de plusieurs témoignages, Péan dresse le portrait d’un homme qui ne se limite pas à un rôle humanitaire : selon lui, Winter agit comme un acteur clandestin central de la géopolitique des Grands Lacs, opérant sous couvert d’ONG tout en étant impliqué dans la logistique des rébellions tutsi et en lien avec des réseaux de la CIA, du Mossad et des services britanniques. Winter aurait par ailleurs soutenu très tôt Museveni Yoweri  et son projet de « République des Volcans ».  Richard Babayan, ancien proche de la CIA impliqué dans l’affaire Irangate, présente Roger Winter comme l’agent principal de la CIA pour la région des Grands Lacs, du milieu des années 1980 à la fin des années 1990. En 1980, Winter devient le premier directeur permanent de l’Office of Refugee Resettlement (ORR), organisme fédéral américain créé par le Refugee Act de 1980. En 1981, il est nommé directeur exécutif de l’US Committee for Refugees (USCR), poste qu’il occupera pendant deux décennies.

Références

  • Péan, Pierre. 1974. La Troisième Guerre mondiale. Paris : Calmann-Lévy.
  • Péan, Pierre. 1983. Affaires africaines. Paris : Fayard.
  • Péan, Pierre. 2005. Noires fureurs, blancs menteurs : Rwanda, 1990-1994. Paris : Fayard.
  • Péan, Pierre. 2010. Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique. Paris : Fayard.
  • Nahimana, Karolero Pascal. 2024. Histoire du Burundi : les grandes dates de l’histoire des Barundi et de l’État millénaire africain — Ingoma y’Uburundi. Bruxelles : Génération Afrique.
  • Nahimana, Karolero Pascal. 2025. Réfugiés du Burundi : quand Ingoma s’est tue. Histoire géopolitique d’un peuple brisé par la colonialité. Bruxelles : Génération Afrique.
  • Nahimana, Karolero Pascal. 2024. La Guerre civile du Burundi (1993-2003) : face à la Globalisation unipolaire américaine néolibérale, le CNDD-FDD. Bruxelles : Génération Afrique.

Manifestation Banyamulenge à Washingthon ( Photo : newtimes.co.rw )

Sources : Nahimana P. , AGNEWS | burundi-agnews.org | 23 août 2026 | Photo : newtimes.co.rw

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