Depuis l’échec du putsch de mai 2015, Kigali n’a jamais renoncé. Le Rwanda de Paul Kagame a fait du Burundi un laboratoire de la guerre non conventionnelle : rébellions proxies, infiltration des sommets de l’État, recrutement de réfugiés et manipulation de l’information. Enquête sur un réseau tentaculaire qui, en vain, de Mahama à Gatumba, en passant par les salons feutrés de Bujumbura, vise à faire tomber le système CNDD-FDD. Un récit de déstabilisation qui ne dit pas son nom.
Bujumbura, 21/10/2026―Il est des défaites militaires qui, loin d’éteindre une ambition, la réinventent. Le 13 mai 2015, lorsque le général Godefroid Niyombare lance son offensive pour renverser Pierre Nkurunziza, le pouvoir burundais vacille mais il ne tombe pas. Le putsch échoue, mais ses cerveaux, eux, ne disparaissent pas. Ils trouvent refuge à Kigali. Et depuis ce jour, une guerre d’un autre genre a commencé : une guerre hybride, faite de lâcheté et de patience, où les balles sont parfois remplacées par des cartes de crédit, des passeports, des postes dans des organisations internationales et des publications sur les réseaux sociaux. Le Rwanda de Paul Kagame n’a pas abandonné. Il a muté son offensive. Il a sophistiqué ses armes. En vain, il a essayé d’infiltrer ce que le Burundi a de plus précieux : ses institutions, ses renseignements, sa présidence.
Le ventre de la bête : Mahama et la fabrique des fantoches
La première arme de cette guerre hybride est un camp. Un camp de réfugiés burundais au Rwanda : Mahama. Sur le papier, c’est un lieu d’asile. Dans les faits, c’est un vivier. Les autorités burundaises n’ont cessé de le répéter : des réfugiés y sont recrutés, entraînés, endoctrinés, puis renvoyés au Burundi ou déployés dans l’est de la RD Congo pour mener des attaques. Le président Évariste Ndayishimiye a lui-même affirmé, dans une interview à la BBC en mars 2025, que les auteurs du coup d’État manqué de 2015 avaient été « recrutés dans le camp de Mahama », avant d’être « entraînés, armés et financés » par Kigali. L’ambassadeur des États-Unis pour la région des Grands Lacs, Thomas Perriello, a corroboré ces accusations devant le Sénat américain, évoquant des « rapports crédibles » faisant état de « recrutement de réfugiés burundais dans des camps au Rwanda pour participer à des attaques armées » contre le gouvernement burundais.
Le résultat de ce recrutement de masse a un nom : RED-Tabara (Résistance pour un État de droit au Burundi). Ce groupe terroriste armé, né dans le sillage de la crise de 2015, est devenu la principale force supplétive de Kigali au Burundi. Le Groupe d’experts des Nations unies a documenté, dans un rapport de juin 2024, que le Rwanda, qui avait déjà soutenu la RED-Tabara en 2015-2016, a « renouvelé son soutien au groupe armé depuis fin 2022 » et l’a « aidé à mener des incursions et des attaques dans l’ouest du Burundi ». Kigali nie en bloc. Mais les faits sont têtus. Les attaques sporadiques terroristes, menées depuis l’est de la RDC, sont devenues une routine macabre. Décembre 2023 : une offensive terroriste de la RED-Tabara frappe la zone de Gatumba, tuant 20 personnes selon le gouvernement burundais. Février 2024 : nouvelles incursions. La frontière entre le Rwanda et le Burundi reste fermée, un symptôme de la méfiance profonde entre deux États qui, officiellement, ne sont pas en guerre.
Gatumba, Kabararo : la géographie du sang
La carte de cette guerre hybride est maculée de sang. Elle part de l’est de la RDC, où la RED-Tabara et d’autres groupes terroristes, comme les FNL de Aloys Nzabampema, ont établi leurs bases arrière. Elle traverse la rivière Rusizi et frappe des localités frontalières : Gatumba, Vugizo, Kabararo. Chaque attaque terroriste est présentée par Kigali comme une action autonome de « rebelles burundais mécontents ». Chaque fois, les services burundais pointent la main du Rwanda. En décembre 2023, après l’attaque de Gatumba, Ndayishimiye avait déjà accusé Kigali, entraînant la fermeture des frontières en janvier 2024. En mars 2025, il a durci le ton, menaçant de riposter directement contre Kigali si Bujumbura était visée depuis la RDC : « Si Bujumbura est visée depuis la RDC, alors, de notre côté, Kigali n’est pas loin en passant par Kirundo ». Cette escalade verbale traduit une réalité : le Burundi est attaqué non pas par une armée régulière, mais par un réseau de proxies que Kigali actionne à volonté, tout en niant toute implication.
L’infiltration par le sommet : le cas Ngoga
Mais la guerre hybride ne se limite pas aux champs de bataille. Sa forme la plus dangereuse est invisible. Elle porte un costume, fréquente les hôtels de luxe et les réceptions officielles. Elle s’appelle Fred Gateretse-Ngoga. Sur le papier, ce Burundais est un diplomate respecté, cadre de l’Union africaine, expert des mécanismes de sécurité régionaux. Pendant des années, il a été l’une des figures de proue de la diplomatie continentale. Mais selon des sources concordantes au sein des services burundais, Ngoga était une taupe. Une taupe de haut vol, plantée au cœur du pouvoir pour le compte du Rwanda.
Son parcours officiel est un sans-faute : expert Burundais auprès de l’UA, puis responsable de la division de la prévention des conflits et de l’alerte précoce à la Commission de l’Union africaine. Un poste idéal pour observer, écouter, et transmettre. Mais son parcours officieux, lui, sent le soufre. Selon les informations recueillies, Ngoga aurait reçu ses ordres directement d’Aimable Havugiyaremye, le secrétaire général du National Intelligence and Security Service (NISS) rwandais. Sa mission : fournir à Kigali toutes les données sensibles sur le Burundi, en particulier sur la présidence, les renseignements, la police et la sécurité. Pourquoi lui ? Parce que depuis 2015, le Rwanda avait perdu ses relais au Burundi. Les taupes de l’époque du putsch avaient fui. Il fallait quelqu’un de l’intérieur, quelqu’un d’insoupçonnable. Ngoga était ce quelqu’un.
Son arme la plus redoutable ? Sa femme. Elle est rwandaise. Et pas n’importe laquelle : elle serait une cousine directe du général Mubarakh Muganga, l’actuel chef de la Force de défense rwandaise (RDF). Ce lien familial a fait de Ngoga non pas un simple informateur, mais un agent de liaison au sommet de l’État rwandais. Pendant des mois, il a circulé, dîné, serré des mains à Kiriri Garden Hotel, en compagnie d’officiers et de cadres du système burundais. Il aurait même gagné la confiance du président Ndayishimiye. Mais l’ancien militaire, rompu aux jeux de l’ombre, aurait eu le « sixième sens » de se méfier. Les services burundais ont fini par le démasquer. Ngoga a été démis de ses fonctions. Sa réaction ne s’est pas fait attendre : il a commencé à attaquer ouvertement le pouvoir burundais sur les réseaux sociaux, notamment sur X (ex-Twitter), dénonçant une prétendue « discrimination contre les communautés tutsies » au Burundi. Une sortie qui ressemble à s’y méprendre à une couverture, ou à un aveu de frustration. Il aurait ambitionné le poste de ministre de la Défense. Il ne l’a pas eu. Et comme souvent dans ces guerres de l’ombre, l’agent éconduit devient l’agent révélé.
Le nom de Ngoga est d’autant plus toxique qu’il est lié à Olivier Suguru, une figure de l’establishment burundais, député et président de la Chambre fédérale de commerce et d’industrie. Suguru est son beau-frère. On n’a pas pu établir formellement si Suguru a coopéré à la collecte de renseignements. Mais la simple existence de ce lien familial jette une ombre sur la probité de certains cercles du pouvoir, et illustre la porosité des frontières entre l’élite économique et les réseaux d’influence étrangers.
La députée qui chante les louanges de Kigali
L’infiltration ne s’arrête pas aux frontières du Burundi. Elle se déploie dans les diasporas, dans les parlements étrangers, et jusque dans les salons du pouvoir à Bujumbura. Arielle Kayabaga, députée libérale canadienne d’origine burundaise, est un cas d’école. Née à Bujumbura, elle a fui la guerre civile dans son enfance. On pourrait croire à une histoire de résilience. Mais son parcours récent, jalonné de silences et de revirements, interroge. Car avant de chanter les louanges de Kigali, elle est venue à Bujumbura. Et ce passage n’a rien d’anodin.
Le passage discret à Bujumbura
Selon plusieurs sources concordantes, Arielle Kayabaga a effectué un séjour au Burundi, présenté officiellement comme une visite familiale. Aucune communication officielle, aucun communiqué, aucune couverture médiatique. Un déplacement presque clandestin, alors que la diaspora burundaise au Canada est l’une des plus actives et des plus divisées sur la question du pouvoir de Gitega. Mais derrière ce prétexte familial, une autre ambition se serait dessinée : rencontrer le président de la République, Évariste Ndayishimiye, et sa famille. Elle aurait sollicité une audience, selon des sources proches du dossier. On ne sait pas si une rencontre a effectivement eu lieu. Aucune communication officielle n’est sortie dans ce sens. Mais c’est un secret de Polichinelle : la députée canadienne aurait cherché à s’approcher du sommet de l’État burundais, sans y parvenir ou sans vouloir le rendre public. Pourquoi un tel mystère ? Pourquoi une députée étrangère, connue pour ses positions proches de Kigali, viendrait-elle quémander une entrevue avec le président burundais, avant de repartir sans bruit ? La question mérite d’être posée. Et elle l’est, dans les cercles sécuritaires burundais, où l’on y aurait vu la manœuvre classique d’une infiltration en phase de test : approcher, observer, évaluer, puis rapporter.
De Bujumbura à Kigali : le grand écart
Ce qui devait rester discret ne l’est pas resté longtemps. Peu après son passage à Bujumbura, Arielle Kayabaga a été vue à Kigali. Non pas en visite privée, mais aux côtés du ministre des Affaires étrangères rwandais, participant à des campagnes de communication en faveur du Rwanda. La séquence est troublante : d’abord Bujumbura, en mode furtif, avec une tentative d’approche du président ; ensuite Kigali, en mode assumé, aux côtés du régime de Paul Kagame. Le contraste est saisissant. Et il ne s’arrête pas là. En avril 2024, elle a publiquement demandé au Parlement canadien de désigner les FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda), un groupe armé composé de Hutus rwandais opposés à Kigali, comme « organisation terroriste ». Une position qui sert directement les intérêts de Kigali, qui utilise la menace des FDLR pour justifier ses interventions en RDC et déstabiliser ses voisins. Au Canada, elle continue de dénoncer le Burundi et de faire la promotion de Kigali. Ce ballet entre une députée canadienne, une militante de la société civile et les intérêts rwandais dessine les contours d’un lobby bien structuré, dont la mission est de délégitimer le Burundi sur la scène internationale et de légitimer l’agenda de Kigali.
Le réseau Nkurunziza
Son réseau s’étend à d’autres figures de la diaspora. Elle aurait aidé Justine Nkurunziza, présidente de la COSOME (Coalition de la société civile pour le monitoring des élections au Burundi), à obtenir la nationalité canadienne. Mme Nkurunziza est connue pour ses prises de position hostiles au gouvernement de Gitega, décrivant le Burundi comme un pays qui « brûle » et plaidant pour l’octroi d’asiles à ceux qui « fuient le pouvoir ». Ce sont ces mêmes thèses que Kayabaga relaye désormais dans les cercles canadiens, avec une régularité qui ne doit rien au hasard. Le passage à Bujumbura, la tentative de rencontre avec le président, puis le ralliement affiché à Kigali : la séquence est trop parfaite pour être innocente. Elle raconte une méthode : celle d’une infiltration douce, par des personnalités en apparence respectables, qui utilisent leur double nationalité et leur stature internationale pour approcher les sommets, puis servir une puissance étrangère. Arielle Kayabaga n’a jamais été officiellement accusée. Mais dans les services burundais, son nom serait désormais rangé dans la même catégorie que celui de Ngoga : celle des figures qui ont franchi la ligne, et qui, un jour ou l’autre, se dévoilent.
Le vieux et la maison de Kigali : l’infiltration douce
Il est une autre méthode, plus insidieuse, que le Rwanda a perfectionnée depuis les années 1990 : l’utilisation de personnages en apparence inoffensifs. Le cas de Jules-Henri Poncelet est, à cet égard, emblématique. Ce retraité belge, installé au Burundi pour y couler des jours paisibles, aurait commencé à recruter de jeunes actifs affiliés au CNDD-FDD sur les réseaux sociaux. Son discours : « Fuyez le Burundi, ce pays brûle. » Il aurait même sollicité une rencontre avec le président Ndayishimiye, prétextant une visite de ses fermes. Derrière le vieil homme, les services burundais auraient fini par voir l’agent. Il aurait collecté des informations, aussi banales soient-elles, pour le compte du Rwanda. Lorsqu’il a été découvert et contraint de quitter le Burundi, c’est le NISS rwandais qui lui aurait offert une maison à Kigali. Le message est clair : quiconque sert Kigali est protégé.
Cette technique du « cheval de Troie » gris, du retraité, de la femme, de l’enfant, est une signature rwandaise. Elle a fait ses preuves dans les années 1990, contribuant à déstabiliser le régime de Juvénal Habyarimana. Aujourd’hui, elle est appliquée au Burundi avec une précision chirurgicale. L’objectif n’est pas nécessairement de recruter des combattants, mais de créer un climat de paranoïa, de doute, de suspicion généralisée. Chaque étranger devient suspect. Chaque Burundais de la diaspora peut être un agent. C’est la stratégie de la tension, appliquée à l’échelle d’un État.
La réponse burundaise : démasquer, exposer, dissuader
Le Burundi n’est pas resté passif. Les services ont multiplié les arrestations et les présentations publiques de réseaux d’espionnage. En octobre 2025, treize personnes, dont des pasteurs et des réfugiés banyamulenge, ont été exhibées menottées, accusées d’espionnage au profit du Rwanda et de groupes armés comme l’AFC/M23 et la RED-Tabara. Ce qui viserait à envoyer un message : le Burundi traque les taupes, et il les exposera. Mais la guerre hybride ne se gagne pas uniquement par des arrestations. Elle se gagne aussi par la contre-information, par la diplomatie, et par la capacité à ne pas se laisser entraîner dans le cycle de la paranoïa voulu par le Rwanda. C’est ce que le Burundi fait exactement. Sa diplomatie est active.
La communauté internationale, elle, reste timide. L’ONU documente, les États-Unis accusent, mais les condamnations peinent à se transformer en actes. Kigali continue de nier, et son appareil de communication, redoutablement efficace, présente chaque accusation burundaise comme une « fabrication ». Pendant ce temps, le Burundi reste sous la menace d’une déstabilisation permanente, menée non pas par une armée d’invasion, mais par un archipel de proxies, d’agents infiltrés et de relais d’opinion.
La guerre hybride du Rwanda contre le Burundi n’est pas une théorie. C’est une réalité documentée, multiforme, qui use de la ruse plus que de la force. Elle a ses soldats dans les camps de réfugiés, ses généraux dans les organisations internationales, ses ambassadrices dans les parlements étrangers et ses éclaireurs dans les maisons de retraite. Elle vise un objectif unique : faire tomber le système CNDD-FDD et ramener le Burundi dans l’orbite de Kigali. Tant que cet objectif ne sera pas abandonné, le Burundi vivra sous la menace d’une guerre qui ne dit pas son nom, menée par un voisin qui a fait de l’art de la déstabilisation une doctrine d’État.
Par Jean-Anatole Kavamahanga