Il faut être honnête: si des figures comme Ibrahim Traoré suscitent autant d’adhésion en Afrique, ce n’est pas seulement à cause de leur discours, de leur posture ou du symbole militaire qu’elles incarnent. C’est aussi, et peut-être surtout, parce qu’elles prospèrent sur les ruines d’une promesse trahie: celle d’une démocratie censée libérer les peuples, mais qui, dans trop de pays africains, a fini par ressembler à une mécanique vide.
Depuis des années, on répète à l’Afrique que la démocratie est la voie du progrès. On organise des élections. On légalise le multipartisme. On installe des institutions. On rédige des constitutions. Et l’on demande ensuite aux peuples d’applaudir. Pourtant, dans bien des cas, ce que les citoyens voient n’a rien d’une véritable souveraineté populaire. Ils voient des scrutins contestés, des élites qui se succèdent sans jamais rompre avec les mêmes pratiques, des partis sans projet, des oppositions affaiblies, des institutions fragiles et, surtout, une vie quotidienne qui reste marquée par la pauvreté, l’insécurité, l’injustice et la dépendance.
Alors une question finit par s’imposer dans les consciences: à quoi sert une démocratie qui ne protège pas, qui ne transforme pas et qui ne rend pas réellement le pouvoir au peuple ?
C’est précisément dans cette brèche que s’inscrit le phénomène Ibrahim Traoré. Son ascension et sa popularité ne relèvent pas d’un accident. Elles traduisent une fatigue collective, une exaspération historique et un besoin de rupture. Pour beaucoup, il représente moins le rejet de la démocratie que le rejet d’une démocratie défigurée. Il incarne l’idée qu’un dirigeant peut encore parler de souveraineté sans détour, agir sans se perdre dans les calculs politiciens et rompre avec un ordre ancien devenu insupportable.
Il serait facile de balayer cet engouement d’un revers de main, en le réduisant à une fascination irrationnelle pour l’autorité. Ce serait une erreur. Car il faut entendre ce que dit ce soutien populaire. Il dit d’abord une perte de confiance. Il dit ensuite un refus de l’hypocrisie. Il dit enfin que beaucoup d’Africains ne croient plus aux formes politiques qui leur ont été présentées comme démocratiques, alors qu’elles se sont souvent révélées impuissantes, captées ou dévoyées.
Mais c’est ici qu’il faut introduire une distinction fondamentale. Rejeter la démocratie telle qu’elle a été appliquée dans de nombreux contextes africains n’implique pas de rejeter la démocratie en elle-même. Le problème n’est pas le principe démocratique. Le problème, c’est sa réduction à un décor institutionnel sans vérité populaire. Ce n’est pas la démocratie qui a déçu; c’est sa caricature.
Car une démocratie digne de ce nom ne se résume pas à des élections périodiques. Elle suppose des institutions solides, une justice indépendante, une presse libre, des libertés publiques garanties, des scrutins crédibles, une véritable reddition des comptes et la possibilité réelle de remplacer les dirigeants sans drame national. Là où ces garanties n’existent pas, on ne devrait pas parler de démocratie accomplie, mais d’une mise en scène électorale plus ou moins sophistiquée.
C’est justement cette mise en scène que de nombreux peuples africains semblent aujourd’hui refuser. Ils ne rejettent pas l’idée que le pouvoir vienne du peuple. Ils rejettent le fait qu’en leur nom se perpétuent des systèmes où le vote ne change presque rien, où les institutions servent les réseaux plutôt que la nation, et où la légitimité internationale compte parfois davantage que la légitimité populaire.
Voilà pourquoi le débat autour d’Ibrahim Traoré mérite mieux que les simplifications habituelles. Oui, on peut comprendre l’estime qu’il inspire. Oui, on peut voir en lui une expression de dignité, de rupture et de volontarisme. Oui, on peut reconnaître que son image s’est construite sur les échecs répétés de régimes pourtant qualifiés de démocratiques. Mais non, cela ne devrait pas conduire à conclure que l’Afrique n’a pas besoin de démocratie. Ce serait confondre l’idéal avec sa déformation.
Le véritable défi africain n’est pas de choisir entre démocratie et autorité, entre liberté et efficacité, entre souveraineté et pluralisme. Il est de construire enfin une démocratie qui cesse d’être un simple cadre formel pour devenir une puissance d’action collective. Une démocratie africaine crédible, enracinée, exigeante, capable de protéger les libertés sans sombrer dans l’impuissance, capable de décider sans se soumettre, capable surtout de produire des résultats concrets pour les populations.
Le soutien à Ibrahim Traoré révèle donc moins une conversion massive à l’autoritarisme qu’une immense lassitude devant une démocratie sans effets. Et c’est là que réside le cœur du problème. Un peuple peut supporter longtemps les sacrifices. Il supporte beaucoup moins le sentiment d’être trompé. Lorsqu’on lui parle de démocratie mais qu’on lui livre l’immobilisme, l’insécurité et la
confiscation du pouvoir, il finit naturellement par chercher ailleurs une voie de salut.
Pour autant, l’histoire enseigne aussi une autre leçon: aucune nation ne peut durablement reposer sur la seule force symbolique d’un homme, aussi courageux, populaire ou déterminé soit-il. Les peuples ont besoin de dirigeants forts, sans doute. Mais ils ont surtout besoin d’institutions justes. Car le vrai progrès politique commence le jour où l’on ne dépend plus de la qualité supposée d’un homme providentiel pour espérer la justice, la sécurité ou la dignité.
L’Afrique ne sortira pas de ses impasses par des élections truquées. Elle ne s’en sortira pas davantage par des pouvoirs sans contrôle. Elle s’en sortira lorsqu’elle parviendra à réconcilier ce que tant de systèmes ont opposé: l’autorité et la liberté, la souveraineté et le droit, l’efficacité et la responsabilité, le peuple et l’État.
Au fond, le débat soulevé par Ibrahim Traoré pose une question plus vaste que son seul parcours: l’Afrique veut-elle abandonner la démocratie, ou veut-elle enfin en finir avec sa version falsifiée ? La réponse à cette question déterminera une part essentielle de l’avenir politique du continent.
Et c’est peut-être là, justement, que se trouve la position la plus juste: on peut admirer la rupture sans renoncer aux principes. On peut comprendre la colère des peuples sans mépriser leur aspiration à la liberté. On peut saluer l’exigence de souveraineté tout en rappelant qu’aucune souveraineté durable ne se construit contre le droit du peuple à contrôler son destin.
Par Bazikwankana Edmond