À Jette, Le Chant des rives de Ntahuga B. Claude présenté en pleine canicule. À travers son premier roman, il interroge la mémoire, l’identité et les fractures héritées de l’histoire du Burundi.
Bruxelles (Jette, Belgique), 26/06/2026 (BDIAGNEWS) — C’est dans une chaleur étouffante, alors que la Belgique traversait l’une des vagues de chaleur les plus précoces et les plus intenses de son histoire récente, que la diaspora burundaise de Belgique s’est réunie hier à Jette pour le lancement du premier roman de Ntahuga B. Claude, Le Chant des rives. Ni le thermomètre ni l’actualité météorologique nationale — le Centre de crise national avait activé la phase d’alerte du plan « forte chaleur et pics d’ozone » — n’ont entamé la mobilisation autour de cet événement, marqué par la présence remarquée de deux échevins de la commune de Jette, d’un ami de l’auteur, belge, né à Kigali (Rwanda) pendant la période coloniale, et de l’anthropologue Antea Paviotti.
Le Chant des rives, publié en français et en néerlandais aux éditions Moftal, retrace l’itinéraire intime de son auteur : une enfance à Bujumbura, dans les quartiers populaires de Bwiza et de Ngagara, façonnée par un père d’ascendance tutsi issu de la noblesse de Muramvya et une mère hutu, survivante des massacres de 1972. Né de cette union dans un pays fracturé par les lignes ethniques, Ntahuga B. Claude a fait de la question identitaire le fil conducteur de son œuvre comme de son engagement.
« On m’a toujours demandé de choisir entre deux rives. J’ai décidé d’être le fleuve », résume l’auteur, qui se présente comme écrivain, activiste, cinéaste et citoyen du monde. Le roman traverse la guerre civile burundaise jusqu’à nos jours et raconte comment Ntahuga a refusé de se laisser enfermer dans les catégories ethniques héritées de la colonisation — un refus qui, selon ses propres mots, « ne lui facilitera pas la vie ».
Établi en Belgique, Ntahuga B. Claude s’est engagé politiquement chez Ecolo, où il a été secrétaire politique à Berchem-Sainte-Agathe, et a milité pour les droits humains au sein de la Ligue ITEKA. En 2003, il fonde IRIBA, une ONG de sensibilisation par le cinéma mobile au Burundi, avant de devenir, de 2008 à 2013, consultant privé auprès du président burundais. En 2009, le journal Iwacu le distingue parmi les 50 personnalités qui font avancer le Burundi.
La présence d’Antea Paviotti aux côtés de l’auteur n’avait rien d’anodin. Cette anthropologue, docteure en études du développement (Université d’Anvers, 2021) après un master en anthropologie culturelle et ethnologie obtenu à Bologne, a consacré sa recherche doctorale aux notions de « nous » et « eux » dans le Burundi contemporain. Elle s’est concentrée sur les perceptions et interactions réciproques entre Hutu et Tutsi, étudiant par l’ethnographie la manière dont les frontières identitaires se construisent et se reconstruisent dans le quotidien des Burundais. Son projet doctoral, lancé en 2017, visait précisément à analyser le rôle de l’appartenance ethnique dans les identifications réciproques des gens dans leur vie de tous les jours, en complément d’un travail sur la formation de communautés en ligne autour de ces questions.
Le roman propose une réflexion profonde sur l’identité des Barundi, peuple millénaire dont l’État — Ingoma y’Uburundi — est lié à la civilisation du Tambour, à la cosmologie du Tambour (Ubungoma), soit une cosmologie du son, une vibration.
Pour les Barundi, s’identifier signifie présenter son origine collinaire (où se trouve son itongo, son énergie familiale, la terre de ses ancêtres) et son muryango (lignage), c’est-à-dire le son qu’on porte, sa destinée, la forme qu’on doit prendre.
Dans sa vie, l’être Murundi devra suivre son muryango, le son qu’il porte, qui est sa destinée, la forme qu’il faudra prendre. Ce muryango est donné par le père. Chez les Barundi, l’être Murundi appartient à sa mère. C’est le son – le muryango – de sa mère qui le sécurise et qui l’éduque.
Lors des rituels de mariage (Ubugeni) — le Gusaba Irembo (la pré-dote) ou l’Inkwano (la dote) — on décline son identité par le kwivuga (déclinement de la généalogie), en terminant par citer l’ancêtre premier de son lignage paternel « wa Kiranga (l’ancêtre de tous les Barundi), kiranga w’ Imana (Dieu), Imana wa Karyenda (la divinité suprême, le Tambour Sacré) ».
La colonisation, celle de « la Croix et la Bannière », a bouleversé cette identité. En 1911, Hans Meyer (Allemand autrichien) lance « l’outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi », qui permettra l’éclosion d’une identité coloniale (chrétienne et ethnique : Hutu, Tutsi, Twa, Ganwa) poursuivant les Barundi jusqu’à nos jours. Avec l’Ubumu (système socio-économique lié à Mu : Mukakaryenda, la Femme Tambour Sacré Karyenda), le Hutu, travailleur (celui qui a un métier dans le privé, celui qui produit) et le Tutsi, fonctionnaire de l’État-Tambour Ingoma, sont devenus des « ethnies ».
Dans son livre, Ntahuga raconte de manière admirable sa vie intime, de la guerre civile du Burundi à nos jours, piégé par cette identité coloniale du Murundi. Lui, Claude, n’acceptera jamais de tomber dans ce piège — ce qui ne lui facilitera pas la vie.
La venue de deux échevins de la commune de Jette à cette soirée témoigne de l’attention portée par les autorités communales à la vie associative et culturelle de la diaspora burundaise, fortement implantée dans la commune. Leur présence a souligné le caractère à la fois intime et public de cette publication, qui s’inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation de l’histoire burundaise par ses propres acteurs — un mouvement porté, ces dernières années, par plusieurs ouvrages publiés à Bruxelles autour de l’histoire, de la colonialité et des structures sociales précoloniales du Burundi.
La rencontre s’est terminée en musique autour d’un verre et de quelques mets.
Pour commander le livre : www.ntahuga.com
Références bibliographiques
- Ntahuga, B. Claude. Le Chant des rives. Bruxelles, Moftal, 2026. (ntahuga.com)
- Harerimana Eric-Innocent – Umurundi, une identité inclusive, Éd. Iwacu, Bruxelles, 2025.
- Nahimana Karolero, Pascal. Burundi : La diaspora burundaise : Du monde, de Belgique et d’ailleurs — Histoire, trajectoires et ancrage. Bruxelles, Génération Afrique, 2025. (nahimanakarolero.com)
- Baranyanka, Charles. Le Burundi face à la Croix et à la Bannière. Bruxelles, 2015. (« La Croix et la Bannière » désigne l’alliance historique entre le Vatican, la France — notamment via les Pères Blancs de Lavigerie —, l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis contre l’ordre traditionnel burundais depuis le XIXe siècle.)
- Nahimana Karolero, Pascal. Histoire du Burundi : Les grandes dates de l’histoire des Barundi et de l’État millénaire africain – Ingoma y’Uburundi. Bruxelles, Génération Afrique, 2024. (nahimanakarolero.com)
- Nahimana Karolero, Pascal. Réfugiés du Burundi — Quand Ingoma s’est tu. Histoire géopolitique d’un peuple brisé par la colonialité. Bruxelles, Génération Afrique, 2025. (nahimanakarolero.com)
- Nahimana Karolero, Pascal. Histoire des imiryango : Les Bajiji — Abajiji, Bajiji, Wajiji, Jiji : Du Burundi au Mwene Mwezi : À l’origine de l’Ubungoma, d’Ingoma et de l’Ubumu : Cosmologie, État et système socio-économique du tambour sacré. Bruxelles, Génération Afrique, 2026. (nahimanakarolero.com)
- Nahimana Karolero, Pascal. La Guerre civile du Burundi (1993-2003). Face à la globalisation unipolaire américaine néolibérale. Bruxelles, Génération Afrique, 2024.
- Ntibantunganya Sylvestre, Histoire d’un génocide occulté : Le génocide des Bahutu du Burundi de 1972-1973, Bruxelles : Sigumugani, 2025.
- Barengayabo, Marc. La dot matrimoniale au Burundi. Rome, Pontificia Universitas Lateranensis, 1975. 219 p.
- Mbonyingingo, Leona. L’Épouse du tambour. Montréal, 2025.
- Kubwayo, F. Le regard rétroactif du Burundi politique. Bruxelles, 2026. (cf. la tradition de planification burundaise – Ubumu.)
- Pini-Pini, Nsasay. Tribunal de l’Histoire africaine, Tome 1 : Réquisitoire contre l’Europe christianisée, en hommage à E. D. Morel (1873-1924/2024). Collection Historiographie du Monde contemporain. Douala, Éditions Cheikh Anta Diop (Edi-CAD), 2024.
- Rugurika, Mathias. Repères historiques du Burundi, Tome 1 : De la période précoloniale à l’indépendance du 1er juillet 1962. 2022.
- Burundi – Rwanda : l’outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi : https://burundi-agnews.org/burundi-rwanda-loutil-raciste-geopolitique-colonial-du-conflit-interethnique-hutu-tutsi/
Note sur la colonialité et l’impérialisme occidental
En février 2025, l’Union africaine (UA) a officiellement qualifié l’esclavage, la déportation et la colonisation de crimes contre l’humanité et d’actes de génocide contre les peuples africains. Cette décision, adoptée le 16 février 2025 lors de la 38ᵉ session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement à Addis-Abeba, marque un tournant décisif dans la quête de justice historique pour le continent.
Le 25 mars 2026, à l’occasion de la Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté à son tour une résolution historique, qualifiant la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé de « crimes les plus graves contre l’humanité ».
Sources : Nahimana P. — burundi-agnews.org, samedi 27 juin 2026 | Photo : B. Claude Ntahuga.