Contexte et ambitions officielles.
Lors de la conférence de presse du parti CNDD‑FDD du 02 janvier 2026, Révérien Ndikuriyo, Secrétaire Général du parti, a annoncé un objectif très ambitieux pour la filière avocat au Burundi : atteindre l’exportation de 1 milliard de kilogrammes (1 000 000 tonnes) par an vers 2029‑2030, soit environ 60 M$ de recettes mensuelles. Ce plan s’inscrit dans la logique de la Vision « Burundi émergent en 2040, développé en 2060 », qui met l’agro-industrie à forte valeur ajoutée au cœur du développement économique national. En pratique, les autorités veulent intensifier la production d’avocats (notamment de variétés exportables comme le Hass) : le gouvernement vise à inciter chaque ménage à avoir au moins 10 arbres exportables. À l’échelle nationale, certains responsables citent un objectif encore plus élevé issu du plan stratégique : “Le Burundi vise à exporter plus de 10 millions de tonnes d’avocats chaque année d’ici 2030’’.
Faisabilité de l’objectif « 1 million de tonnes »
Atteindre 1 million de tonnes en 2030 représenterait une révolution agricole : c’est environ 10 % de la production mondiale actuelle d’avocats (en 2023~10,5 M tonnes selon la FAO) et bien au‑delà de la production actuelle burundaise. Pour y parvenir, des dizaines de milliers d’hectares d’avocatiers pleinement productifs seraient nécessaires. Les rendements varient, mais les coopératives locales rapportent que la variété Hass peut produire jusqu’à environ 1 tonne par arbre en saison optimale. Les autorités ont déjà commencé à distribuer des plants et à soutenir la formation : par exemple, l’ONG Green Gold Burundi fédère plus de 200 000 producteurs et offre des semences, de l’engrais et un accès aux marchés. Les effets ont été tangibles : en un an, le prix payé au producteur est passé d’environ 0,10 $ à 0,70 $ par kg, soulignant qu’une meilleure structuration de la filière peut multiplier les revenus paysans. Certains agriculteurs témoignent d’une véritable percée : l’un d’eux anticipe désormais 6 000 $ de revenus par an sur 5 hectares (500 arbres) et a pu acheter 5 hectares supplémentaires grâce à ces gains.
Toutefois, l’ampleur de l’objectif reste très ambitieuse. Actuellement, la filière avocat est encore en développement : elle repose beaucoup sur des variétés locales et sur la bonne volonté des paysans. Il faudra donc maintenir l’appui technique et logistique (plantations, irrigation, lutte contre les maladies…) pour faire mûrir tous ces plants à temps. De plus, la demande mondiale existe, mais une production massive risquerait de faire chuter les prix si l’exportation n’est pas bien organisée. Comme le note un responsable coopératif, même à 0,70 $ le kilo récolté, les exportateurs peuvent vendre entre 3 et 5 $ le kilo à l’étranger : il y a donc une marge à capter, mais aussi un besoin de garantir aux paysans un prix plancher. En résumé, encourager l’avocat comme culture de rente a du sens (vision agro-industrielle du pays), mais atteindre 1 000 000 tonnes en 4-5 ans demanderait une transformation colossale (terre cultivable, variétés appropriées, irrigation…), ce qui n’est pas impossible mais reste très ambitieux.
Impact sur les devises étrangères et le carburant
L’idée soulignée est que 60 M$ de revenus mensuels permettraient de réduire le déficit de devises. En théorie, augmenter les exportations agricoles peut améliorer la balance commerciale. Aujourd’hui, le Burundi importe tout son carburant et dépend des devises de l’export (notamment café, thé) et de l’aide. Or ces recettes traditionnelles sont limitées : le café burundais rapporte seulement quelques dizaines de millions de dollars par an, tout comme le thé. Un responsable du commerce extérieur soulignait d’ailleurs que le pays « ne peut pas se reposer uniquement sur le café et le thé ». Ainsi, en produisant massivement des avocats destinés à l’export, on diversifie et augmente potentiellement les devises. Si on arrivait effectivement à environ 720 M$ par an d’export d’avocats, c’est plus du triple des exportations totales actuelles (environ 217 M$ en 2023).
Cependant, l’apport en devises ne se traduit pas automatiquement en disponibilité de carburant. Le carburant pose un problème structurel car les réserves de change du Burundi sont très faibles. Par exemple, début 2023, les réserves ne couvraient plus que 1 à 2 semaines d’importations, contre 3 mois auparavant, ce qui a directement entraîné des pénuries de carburant. Un rapport du FMI confirme que la faible réserve de change et les pénuries prolongées de carburant pèsent sur l’économie burundaise. Autrement dit, même avec +60 M$/mois d’export d’avocats, il faudrait gérer prudemment cette devise (par exemple en l’investissant dans des importations essentielles ou en reconstituant la réserve de change) pour réellement stabiliser le marché du carburant. En effet, le carburant est acheté en dollars, et sans un effort global (réformes économiques, investissements, gestion des importateurs publics), le seul apport de devises ne suffira pas à le rendre accessible immédiatement. Toutefois, d’un point de vue strictement monétaire, 60 M$ mensuels absorberaient une large part des besoins d’importations énergétiques (le Burundi dépense déjà plusieurs dizaines de millions de dollars par an en carburant), ce qui pourrait réduire la pression sur les pompes. Il convient aussi de souligner que ces fonds agricoles ne tomberont pas du ciel du jour au lendemain : il faut d’abord produire, exporter et être payé.
Effets attendus sur la vie rurale
Promouvoir massivement l’avocat devrait avoir plusieurs retombées positives dans les zones rurales. D’abord, c’est un revenu supplémentaire non négligeable pour de nombreux petits paysans. Les témoignages montrent que le développement de la filière a déjà permis à des cultivateurs de transformer leur quotidien. Par exemple, un agriculteur de Kayanza explique qu’aujourd’hui même les habitants « restés en retrait » de la culture peuvent encore planter des avocatiers pour améliorer leur niveau de vie. De plus, l’avocat est un fruit nutritif riche en lipides et vitamines : en 2009 déjà, le gouvernement de Pierre Nkurunziza avait lancé un programme de plantation pour « améliorer l’alimentation de la population » et lutter contre la malnutrition. Un rapport souligne qu’« avocats sont une source importante de nutriments pour réduire la malnutrition » chez les petits exploitants, tout en leur fournissant de l’exportable. En clair, la filière avocat peut contribuer à la sécurité alimentaire locale (fruits consommés) et à la génération de revenus (fruits exportés), ce qui est cohérent avec l’ambition de faire de l’agro-business un moteur de développement rural (Vision 2040).
Enfin, l’organisation en coopératives et la formation (fertilisation, irrigation) améliorent l’autonomie des paysans. L’expérience montre qu’une meilleure structuration (organismes comme Green Gold Burundi) permet de capter une plus grande part de la valeur ajoutée et de financer des intrants (plants, engrais) pour les membres. À terme, cela pourrait transformer positivement les infrastructures rurales, les compétences agricoles et la résilience des exploitations familiales.
Enjeux et limites à considérer
Plusieurs défis doivent être pris en compte. Climat et ressources en eau : le Burundi a un climat tropical de mousson avec une courte saison sèche. Des agriculteurs rapportent déjà que le changement climatique rend la pluviométrie plus irrégulière et plus courte, obligeant à arroser coûteusement les vergers. Les arbres d’avocat ont besoin d’eau régulière et ne supportent ni longues sécheresses ni excès d’érosion. Il faudra donc prévoir des investissements en irrigation et lutte contre l’érosion pour éviter que la filière ne soit fragilisée par les aléas climatiques.
Risque de monopole ou de culture unique : miser tout sur un seul produit d’export peut être dangereux en cas de chute des prix ou de surproduction mondiale (les prix mondiaux de l’avocat peuvent être volatils). Il faut donc suivre les cours internationaux et veiller à diversifier les variétés (Hass pour l’export, locales pour la consommation) et les marchés. Les experts recommandent également de maintenir d’autres filières (café, thé, or, etc.) et d’ouvrir le marché des devises, plutôt que de miser uniquement sur l’avocat.
Écologie et couverture végétale : planter massivement nécessite des terres. Il faudra éviter de déforester ou de concurrencer des cultures vivrières essentielles. Une culture intensive d’avocatiers peut aussi demander beaucoup d’eau. Les politiques agricoles devront donc bien planifier l’aménagement du territoire pour que cette croissance soit durable.
Organisation du marché : comme le souligne l’expérience, la filière était restée longtemps informelle et exploitée par des intermédiaires. Pour pérenniser les gains, il faut légaliser l’export (réglementations existent désormais), fixer des prix plancher et accompagner les coopératives. La récente réglementation imposant aux acheteurs étrangers de s’enregistrer est un pas dans ce sens.
En conclusion, l’initiative d’étendre la culture d’avocat au niveau national est porteuse de promesses (création de devises, revenus ruraux, diversification) et s’inscrit dans la stratégie de développement du Burundi. Toutefois, l’objectif chiffré d’1 million de tonnes d’ici 2030 reste extrêmement ambitieux. Sa réussite dépendra de l’engagement soutenu de l’État (infrastructures, formation, financement), de la mobilisation des agriculteurs, et de la capacité à gérer les risques commerciaux et climatiques. Si ces conditions sont réunies, cette filière peut effectivement améliorer les conditions de vie rurales et apporter des devises précieuses. Mais il faudra garder en tête que l’impact réel sur la pénurie de carburant dépendra de la gestion globale de l’économie (gestion des devises, stabilisation de la monnaie, etc.), et non seulement du montant brut des exportations agricoles. En somme, l’idée mérite encouragement, mais avec un pilotage rigoureux et réaliste.
Par Bazikwankana Edmond






