Burundi – Belgique / RDC : À Bruxelles, la diaspora congolaise commémore les martyrs du Kivu et les victimes du génocide

Le dimanche des martyrs… À la Basilique de Koekelberg, la diaspora congolaise de Belgique, notamment originaire du Kivu, s’est rassemblée dimanche pour honorer la mémoire de trois évêques martyrs et des millions de victimes des violences qui frappent l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) depuis les années 1990.

Bruxelles, 01/11/2026 ( BDIAGNEWS ) – Ce dimanche 1er novembre 2026, le ciel de Bruxelles avait la couleur de l’ardoise, et la Basilique de Koekelberg se dressait au bout de son parc comme une montagne de cuivre et de brique. Les feuilles mortes couvraient les allées. C’était la Toussaint, le jour où l’on se souvient.

Ils sont arrivés par petits groupes, un peu avant quatorze heures. Des femmes en pagne sous leurs manteaux d’hiver, des hommes en costume sombre, des enfants nés ici qui ne connaissent le Kivu que par les récits du soir. Ils venaient de Matonge, de Schaerbeek, de Liège parfois. Ils venaient surtout de plus loin : de Bukavu, de Goma, d’Uvira, de Butembo, ces villes qu’ils portent en eux comme on porte une blessure qui ne se referme pas.

C’est l’ASBL Sima-Kivu qui les avait appelés. À la manœuvre, une femme que tout le monde nomme simplement Maman Amani — Mme Kalimbiriro Laetitia de son nom. Amani, en swahili, veut dire la paix. Le nom de son fils aîné ! On aurait du mal à inventer un plus beau surnom pour celle qui organise une journée de deuil.

Ils n’étaient pas seuls. Des Burundais avaient fait le déplacement, et des Togolais aussi. Dans la nef immense, les accents se mêlaient : le swahili, le mashi, le kirundi, le français. Une même Afrique, dispersée en Europe, venue pleurer ensemble.

Il y avait d’abord trois noms, trois visages de prêtres que l’Est du Congo n’a pas oubliés.

Mgr Munzihirwa Christophe , tombé le 29 octobre 1996, au moment où la guerre entrait dans Bukavu. Mgr Kataliko Emmanuel , mort le 4 octobre 2000, après avoir élevé la voix pour son peuple. Mgr Mbogha Charles , parti le 9 octobre 2005. Trois automnes, trois deuils, à quelques années d’intervalle, comme si octobre était devenu au Kivu le mois où l’on enterre les bergers.

Puis venaient les autres. Ceux qui n’ont pas de mitre ni de biographie, ceux dont on ne connaît souvent que le village. Car la mémoire, ce jour-là, se récitait comme une litanie de lieux : Makobola. Kasika. Kaniola. Bukavu. Uvira. Beni. Butembo. etc. Chaque nom tombait dans le silence de la basilique comme une pierre dans un puits. Et derrière chaque nom, des familles entières, des collines vidées, des millions de vies emportées depuis les années 1990.

Dans l’assemblée, certains baissaient la tête. D’autres, au contraire, la relevaient, comme pour dire : nous sommes encore là.

À quatorze heures, la messe a commencé. Les chants ont monté sous la coupole, portés par une chorale et des voix qui avaient appris ces cantiques dans des paroisses de collines, à des milliers de kilomètres de là.

Les prêtres ont parlé de mémoire. Pas d’une mémoire de musée, figée sous verre, mais d’une mémoire qui se transmet, de bouche à oreille, de parent à enfant. Ils ont parlé de la dignité des victimes, de ce devoir qu’ont les vivants de ne pas laisser les morts disparaître une seconde fois dans l’oubli.

Après l’office, la parole a circulé dans l’autre sens. Le public a posé des questions, raconté, contesté parfois. Puis est venu le moment que les Africains connaissent bien, celui où le deuil se fait communion : un verre d’amitié, quelques plats, des boissons partagées. On s’est attardé. On a parlé du pays, de la région,  des nouvelles de la famille, de la guerre qui ne finit pas. Dans le brouhaha des conversations, il y avait quelque chose qui ressemblait à de la solidarité, et peut-être à de l’espoir.

En ressortant dans le froid de novembre, un vieil homme aurait pu dire, en regardant les toits de Bruxelles : tout cela ne commence pas en 1996. Et il aurait eu raison.

Pour comprendre le Kivu, il faut prendre de la hauteur. Il faut regarder ces trente-trois années, de 1989 à 2022, que certains historiens africains nomment la globalisation unipolaire américaine néolibérale — la GUAN. Une époque où, les États-Unis ont supplanté en Afrique les anciennes puissances coloniales européennes, et où la carte des Grands Lacs s’est redessinée.

Dans ce grand chambardement, des pays sont nés ou ont changé de drapeau, parfois les deux : le Rwanda, la RDC. Chacun a reçu sa part de malheur. Le Rwanda a connu le génocide de 1994. Le Burundi a traversé dix ans de guerre civile, de 1993 à 2003. Et le Kivu, depuis 1996 jusqu’à aujourd’hui, vit ce que beaucoup, dans cette salle, appellent sans hésiter un « génocide ».

Aujourd’hui, le monde bascule vers un ordre multipolaire. Mais pour les paysans de l’Est congolais, rien n’a vraiment changé : l’insécurité, les déplacements forcés, et cette guerre géopolitique qui pille le sous-sol pendant que la surface saigne.

Mais on ne vient pas seulement à Koekelberg pour pleurer. On y vient aussi pour chercher une issue.

Dans l’ancien royaume millénaire du Burundi, Ingoma y’Uburundi, il existait un lieu, un organe appelé Icahi. C’était l’espace de la palabre, de la concertation, là où les anciens s’asseyaient pour dénouer les conflits avant qu’ils ne dégénèrent. Pas de tribunal venu d’ailleurs, pas de médiateur étranger : les représentants des lignages qui parlaient jusqu’à ce que la paix revienne.

Certains, aujourd’hui, rêvent d’un Icahi élargi. Une grande assemblée où siégeraient les Bakuru ou les Bataka ( porteurs de parapluie), les aînés représentants des miryango ou des Kanda, venus des Ingoma  du Burundi, du Rwanda et de l’Est du Congo. Ses partisans y voient un moyen de recoudre la confiance entre les peuples, de prévenir les conflits avec des outils nés sur place, et de bâtir une paix enracinée dans les traditions africaines.

Derrière cette idée se tient toute la pensée de la civilisation du Tambour, de l’Ubungoma, d’Ingoma ou État-Tambour, de l’Ubumu ou Économie-Tambour, et de l’Ubuntu, cette humanité partagée des êtres-tambour, des êtres-son qui dit que je suis parce que nous sommes. Le tambour, au Burundi, comme dans la région, n’est pas qu’un instrument. C’est un cœur qui bat pour tout un peuple. Face aux rivalités venues de l’extérieur et aux déchirures intérieures, cette démarche veut rendre aux communautés locales,  le premier rôle dans leur propre histoire.

Le soir est tombé tôt sur Koekelberg, comme il tombe en novembre. Les derniers invités se sont salués sur le parvis, en se promettant de se revoir l’an prochain, ou avant.

Ils sont repartis dans la ville, chacun vers sa vie belge, son travail, ses enfants. Mais quelque chose avait eu lieu. Pendant quelques heures, sous la grande coupole, le Kivu avait existé à Bruxelles. Les morts avaient eu des noms. Et la paix, si lointaine, avait eu un visage : celui d’une assemblée de Congolais, de Burundais et de Togolais qui refusaient d’oublier, et qui osaient encore imaginer demain.

Références bibliographiques

Les ouvrages mobilisés pour le cadre historique et conceptuel comprennent notamment :

  • Nahimana Karolero, Pascal. Histoire du Burundi : les grandes dates de l’histoire des Barundi et de l’État millénaire africain — Ingoma y’Uburundi. Bruxelles : Génération Afrique, 2024.
  • Baranyanka, Charles. Le Burundi face à la Croix et à la Bannière. Bruxelles, 2015.
  • Nahimana Karolero, Pascal. La guerre civile du Burundi (1993-2003) : face à la globalisation unipolaire américaine néolibérale. Bruxelles : Génération Afrique, 2024.
  • Nahimana Karolero, Pascal. Burundi : la diaspora burundaise. Du monde, de Belgique et d’ailleurs — Histoire, trajectoires et ancrage. Bruxelles : Génération Afrique, 2025.
  • Niyongabo, Philippe. Le Tambour sacré et ses secrets multiples. Les Éditions du Tambour – Ingoma Éditions, 2026.
  • Mbonyingingo, Leona. L’Épouse du tambour. Montréal, 2025.
  • Nahimana Karolero, Pascal. Ubungoma – cosmologie du tambour ; Ingoma : cosmologie du son. Bujumbura : Les Éditions du Tambour – Ingoma Éditions, 2026.
  • Nahimana Karolero, Pascal. Ingoma : État-Tambour. Cosmocratie de l’Ubungoma. Bujumbura : Les Éditions du Tambour – Ingoma Éditions, 2026.
  • Nahimana Karolero, Pascal. Ubumu : Économie-Tambour. Cosmo-économie de l’Ubungoma. Bujumbura : Les Éditions du Tambour – Ingoma Éditions, 2026.
  • Nahimana Karolero, Pascal. Outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi. Bruxelles : Les Éditions du Tambour – Ingoma Éditions, 2026.
  • Nahimana Karolero, Pascal. Histoire des imiryango : les Bajiji. Bruxelles : Génération Afrique, 2026.
  • Ntabona, Adrien. L’Ubuntu (humanité réussie) : ses roses et ses épines au Burundi. Bujumbura : Éditions du CRID, 2020.
  • Sindayigaya, Jean-Marie. Renaissance de l’Afrique par les valeurs de l’africanité-Ubuntu. Bruxelles, 2023.

 

Sources : Nahimana P., BDIAGNEWS, http://burundi-agnews.org, 01/11/2026 | Photo : RTNB  |Source événementielle : Affiche officielle de la Journée des Martyrs, Sima-Kivu ASBL, Bruxelles, 1er novembre 2026.