Un fossé qui s’aggrave
Depuis plusieurs années, la Banque de la République du Burundi (BRB) publie un taux officiel autour de 2 900 FBu par dollar. Les données mensuelles compilées jusqu’en février 2026 montrent que l’USD s’échangeait en moyenne 2 960,46 FBu et que le 3 mars 2026 la BRB cotait 2 967,07 FBu par USD. Dans la rue, cette parité est illusoire. Face à la pénurie chronique de devises, un marché parallèle s’est imposé: un reportage d’octobre 2024 signalait un écart spectaculaire, 1 USD valant officiellement ~2 900 FBu mais plus de 7 300 FBu sur le marché noir. Un an plus tard, le dollar circulait encore autour de 5 500 FBu sur le marché noir tandis que la BRB le fixait à 2 935,7 FBu. Ces primes de change, souvent supérieures à 80 %, révèlent un franc Bu surévalué et un système monétaire à double vitesse qui alimente la contrebande, les files d’attente pour le carburant et la cherté des produits importés.
Inflation, dette et défiance : le coût du statu quo
Le décalage entre les deux marchés ne laisse pas l’économie indemne. La mission du Fonds monétaire international (FMI) d’avril 2025 a averti que l’inflation dépassait 39 % début 2025, que les réserves officielles ne couvraient qu’environ 1,4 mois d’importations et que les pénuries de carburant s’expliquaient en grande partie par la pénurie de devises. Le FMI souligne que la prime de change élevée provoque des distorsions : elle incite les exportateurs à sous‑facturer, encourage l’informalité et freine les investissements. Dans son communiqué du 15 avril 2025, l’institution recommande d’unifier les taux de change, de libéraliser le marché des devises et de passer progressivement à un régime de change plus flexible pour « réduire les déséquilibres dans l’économie du Burundi ».
Cette analyse rejoint un constat partagé par nombre d’économistes burundais : l’inflation et l’endettement explosent. Le journal Burundi Eco relève que lors d’une conférence‑débat du 14 août 2025, l’économiste burundo‑américain Léonce Ndikumana a dressé un tableau inquiétant : la dette publique dépassait 7 000 milliards de FBu au premier trimestre 2025 et le pays recourait massivement à la dette intérieure pour financer ses dépenses courantes. Cette pratique, explique-t‑il, alimente l’inflation et asphyxie le secteur privé, car l’État « se met en concurrence avec les investisseurs pour les mêmes ressources ».
« On ne fixe pas un taux d’équilibre comme on veut » : les propositions de Léonce Ndikumana
Professeur d’économie à l’Université du Massachusetts et spécialiste des finances africaines, Léonce Ndikumana apporte une voix experte et engagée au débat monétaire. Ses idées, exposées lors de la conférence‑débat organisée par la BRB et le ministère des Finances en août 2025, s’adressent directement aux autorités :
- Ajuster le régime de change pour stabiliser le taux de change. Ndikumana considère que l’actuel système à double taux est insoutenable. Il rappelle que « l’ajustement du régime de change pour stabiliser le taux de change est une urgence ». Contrairement à certains dirigeants qui pensent qu’il suffit d’annoncer une parité plus élevée, il insiste : « On ne fixe pas le taux d’équilibre comme on veut ; on ajuste tout le marché de change pour trouver un équilibre ». En d’autres termes, il faut accepter que le franc Bu se déprécie et laisser les forces du marché orienter la valeur de la monnaie dans un cadre réglementé.
- Reconnaître l’ampleur de la crise et lutter contre le déni. Ndikumana s’indigne que « certains dirigeants dépensent beaucoup d’énergie en niant que le marché de change pose un problème ». Il appelle à un débat transparent et à la fin du double discours qui alimente la méfiance.
- Éviter l’« argent facile » et développer des marchés de capitaux. L’économiste met en garde contre la création monétaire « ex nihilo » pour financer le déficit. Il souligne que l’utilisation des avances de la BRB revient à injecter de l’argent sans contrepartie réelle, ce qui génère de l’inflation et retarde le développement des titres du trésor et desobligations d’État. À l’inverse, il plaide pour un financement via des marchés de capitaux et des instruments financiers, comme aux États‑Unis, afin d’attirer l’épargne privée et de limiter les pressions inflationnistes.
- Réfléchir à la régulation des prix et à la libéralisation. Face aux pénuries de carburant et de sucre provoquées par les prix administrés, Ndikumana estime que la régulation en soi n’est pas problématique mais que son application l’est. Il interpelle les autorités : « Si la régulation des prix résulte de la pénurie du produit, qu’est‑ce qui est plus cher: ne pas avoir le produit ou le payer au prix du marché ? ». S’agissant du carburant, il observe que payer plus cher peut être moins coûteux pour les ménages que de passer des journées sans transport. Il note que dans toutes les économies, il existe des biens stratégiques à surveiller, mais que des prix trop bas découragent la production et provoquent une pénurie prolongée, comme ce fut le cas du sucre avant sa libéralisation en 2024.
- Relancer les exportations et combattre la spéculation. Ndikumana estime que le manque de devises est d’abord structurel : la balance commerciale est chroniquement déficitaire et les exportations (café, thé, minerais) restent faibles. Il suggère de stimuler ces exportations, d’encourager les transferts de la diaspora par des canaux officiels et de rendre les devises plus accessibles dans les banques tout en luttant contre la spéculation et les détournements de devises.
Pourquoi ces réformes sont urgentes
L’écart entre le taux officiel et le marché noir ne peut être comblé par des mesures superficielles. L’expérience d’autres pays africains montre que maintenir artificiellement un taux de change surévalué finit par ruiner le pouvoir d’achat, encourager la corruption et dissuader l’investissement. Le FMI constate déjà que la prime de change actuelle favorise les pénuries de carburant, les perturbations des chaînes d’approvisionnement et l’exportation illégale. Le PrésidentÉvariste Ndayishimiye a exprimé sa crainte qu’une dévaluation officielle pousse le marché noir à des niveaux astronomiques (4 000 → 8 000 → 16 000 FBu/US $), mais cette logique oublie que c’est justement l’illusion d’un franc fort qui alimente la spirale.
En adoptant les recommandations de Léonce Ndikumana et du FMI, le Burundi pourrait progressivement réduire la prime de change, restaurer la confiance et attirer les investisseurs. L’unification du marché des devises, combinée à un resserrement budgétaire (réduire les dépenses non productives, cibler les subventions) et à une lutte contre la corruption, favoriserait l’arrivée d’aides budgétaires et le développement d’un marché financier. À court terme, il faudra protéger les ménages les plus vulnérables, par exemple en indexant temporairement certains salaires ou en subventionnant les produits de base. Mais persister dans le statu quo revient à prolonger la pénurie et l’inflation, au détriment des citoyens.
Un message aux autorités burundaises
Le système de change dual a plongé le Burundi dans un cercle vicieux : inflation élevée, pénuries de devises, dette intérieure en expansion et méfiance des investisseurs. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : un dollar vaut près de 3 000 FBu officiellement mais plus de 5 500 – 7 300 FBu sur le marché noir. Ignorer cette réalité et financer les déficits par la planche à billets ne fera qu’aggraver la situation.
L’économiste Léonce Ndikumana offre une feuille de route claire : ajuster le régime de change, libéraliser les prix stratégiques lorsque la régulation provoque des pénuries, développer des marchés de capitaux et mettre fin à l’« argent facile ». Son message s’adresse à la fois à la BRB, au gouvernement et à la société : il faut reconnaître la crise, s’engager dans des réformes courageuses et accompagner la dévaluation d’une gouvernance renforcée pour que la monnaie redevienne un outil de développement et non une source de spéculation. Continuer à nier l’évidence reviendrait à sacrifier les Burundais les plus vulnérables sur l’autel d’une parité fictive.






