Derrière le masque du citoyen modèle et du philanthrope aux dons spectaculaires se cache l’un des plus grands prédateurs de l’économie burundaise. Député, patron des industriels, ex‑président du conseil d’administration de l’OBR et secrétaire général de SAVONOR, Olivier Suguru a utilisé sa double casquette (contrôleur des finances publiques et opérateur privé)pour saigner l’État de l’intérieur. Après nos révélations en cascade, l’« Acte XV » tombe : l’huile indonésienne déclarée kényane à 0 % de droits de douane, des centaines de milliards de francs évaporés, et aujourd’hui une tentative désespérée d’acheter la protection politique avec 50 jeeps flambant neuves. Burundi Forum met à nu le mécanisme d’une fraude à la loi sans précédent et lance un cri d’alarme aux autorités : noli admittere furem in arcam publicam (n’ouvrez plus la caisse publique au voleur).
Quem di diligunt, adolescens moritur (Ceux que les dieux aiment ne font pas de vieux os). Mais Olivier Suguru que les dieux de la finance chérissent ne va nulle part. : il prospère, s’enrichit et se pare des plumes du bienfaiteur. Depuis l’Acte I de nos investigations jusqu’à ce quinzième volet que nous publions aujourd’hui, le visage d’Olivier Suguru s’est progressivement dépouillé de ses oripeaux de respectabilité pour laisser apparaître un système de prédation méthodique, quasi industriel. Ce parlementaire, Secrétaire général de la savonnerie SAVONOR, ancien Président du Conseil d’administration de l’Office Burundais des Recettes (OBR) et Président du Conseil d’administration de l’Agence de Développement du Burundi (ADB), incarne la quintessence du conflit d’intérêts érigé en art de gouverner. Aujourd’hui, Burundi Forum lève le voile sur l’ultime supercherie d’une mécanique aussi simple que dévastatrice : la fraude à la loi par contournement des règles d’origine de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC). Une saignée de plusieurs milliards de dollars que les contribuables burundais paient sans même la voir. Fiat lux, que la lumière soit.
- L’architecte aux milles casquettes : portrait d’un prédateur systémique
Pour comprendre comment un seul homme a pu affamer le Trésor public pendant des années tout en siégeant à la table où se décide la perception de l’impôt, il convient de rappeler la configuration inouïe de son empire. Olivier Suguru n’est pas un simple homme d’affaires. Il est aujourd’hui député réélu pour la législature 2025–2030, président du Conseil d’administration de la Chambre fédérale du commerce et de l’industrie du Burundi (CFCIB), patron de l’Association des industriels du Burundi (AIB), vice‑président du comité de pilotage du projet PRETE‑NYUNGANIRA (un projet de 100 millions de dollars de la Banque mondiale), et secrétaire général de la société privée SAVONOR depuis 2012. Jusqu’à il y a quelques mois, il cumulait encore deux postes vitaux : la présidence du Conseil d’administration de l’ADB (jusque fin 2025) et celle, déjà historiquement sensible, de l’Office burundais des recettes (OBR), fonction qu’il a exercée de 2013 à 2022.
L’oxymore institutionnel saute aux yeux. Celui qui devait, par sa fonction à la tête du conseil d’administration de l’OBR et de l’ADB (agence chargée de gérer des exonérations fiscales) , veiller à la bonne perception des recettes fiscales et douanières est aussi le secrétaire général d’une entreprise privée SAVONOR qui a tout intérêt à réduire ses charges fiscales au strict minimum, si ce n’est à zéro. Quis custodiet ipsos custodes ? Qui gardera les gardiens eux‑mêmes ? Pendant que Suguru siégeait à l’OBR et à l’ADB/API, il s’adjugeait à lui‑même, par un mécanisme que nous avons déjà dénoncé dans notre édition du 9 mai 2026, des exonérations fiscales abusives pour sa propre société SAVONOR. Gradatim vincimus : c’est pas à pas que l’on gagne. Et pas à pas, Suguru a grignoté les marges de l’État.
- Fraude à la loi : l’huile indonésienne au passeport kényan
L’article 10 des règles d’origine de la Communauté d’Afrique de l’Est est pourtant d’une clarté limpide. Pour qu’un produit bénéficie d’une exonération totale des droits de douane, soit un taux de 0 %, à l’entrée sur le territoire burundais, il doit avoir subi une transformation substantielle dans un État membre de l’EAC. À défaut, s’il provient d’un pays tiers comme l’Indonésie ou Singapour, il est frappé par le Tarif extérieur commun (TEC) de l’EAC, fixé depuis le 1er juillet 2022 à 35 % pour les produits finis, y compris les huiles comestibles.
Or, qu’avons‑nous découvert ? SAVONOR s’approvisionne massivement en huile de palme auprès du géant mondial des matières premières Louis Dreyfus Company (LDC). Cette huile, qui pousse à des milliers de kilomètres du Burundi, dans les plantations d’Indonésie ou de Malaisie, embarque à bord de cargos à destination du port kényan de Mombasa. Jusque‑là, rien d’illégal. C’est au moment de la déclaration en douane burundaise que la supercherie s’enclenche. L’huile n’est jamais présentée comme indonésienne. Elle est déclarée kényane. Le simple fait d’avoir transité par Mombasa suffit, dans les fiches de déclaration complaisamment validées par l’administration douanière et celle qui est chargée d’attirer les investissements (ADB) sous l’œil bienveillant des conseils d’administration que présidait Suguru, à lui conférer une « nationalité » Est-Africaine. La communauté internationale et les règles de l’EAC disent « transformation substantielle » ; à l’OBR de l’ère Suguru, on lit « simple passage en boutique ».
Les conséquences sont sidérantes. Au lieu de payer les 35 % de droits de douane réglementaires, l’huile indonésienne entre au Burundi à 0 %. Le contribuable burundais, lui, ne voit rien. Les hôpitaux, les routes, les écoles, les salaires des enseignants, tout ce qui aurait dû être financé par ces recettes, restent sur le papier. Pendant ce temps, SAVONOR, sous la direction stratégique de son secrétaire général Olivier Suguru, réalise des économies folles.
III. Des centaines de millions à des milliards : le calcul de la honte
Chiffrons l’inactivité criminelle. Selon des sources internes à l’OBR et à la douane burundaise, corroborées par d’autres documents officiels auxquels notre rédaction a eu accès, SAVONOR importe chaque année plusieurs milliers de tonnes d’huile de palme asiatique via ce circuit frauduleux. Les experts en finances publiques que nous avons consultés estiment le manque à gagner annuel pour le seul poste « huile de palme asiatique travestie en kényane » à plusieurs centaines de millions de francs burundais, voire, en cumulant sur la période 2013‑2022-2025 (périodes des mandats de Suguru à la présidence des CA de l’OBR et de l’ADB), à plusieurs centaines de milliards de francs burundais. Nous avons déjà rapporté, dans notre dossier « Pieuvre électrique », que Suguru et son réseau avaient siphonné 72 milliards de FBU par an entre 2017 et 2021 sur les groupes électrogènes de la Regideso. Ajoutez à cela la saignée douanière sur l’huile de palme, et vous obtenez une hémorragie fiscale qui plomberait n’importe quel budget national, à plus forte raison celui du Burundi.
Le tableau devient plus sombre encore quand on élargit le prisme. La même technique de déclaration fallacieuse de l’origine a été utilisée par Louis Dreyfus Company au Kenya, où une commission parlementaire a récemment épinglé l’entreprise pour avoir fait perdre à l’État kényan des milliards de shillings en « erreurs de déclaration » sur des cargaisons d’huile de palme, soient 62,9 milliards de shillings kényans (environ 500 millions de dollars) auraient été perdus selon les estimations les plus alarmantes. Le Kenya Revenue Authority s’est défendu en affirmant que l’impôt était payé par les destinataires locaux ou régionaux. Mais au Burundi, la facture est restée impayée. L’huile entre, les recettes n’entrent pas.
Pecunia non olet, l’argent n’a pas d’odeur. Pour Suguru et son réseau, cet adage romain semble être devenu une doctrine. L’argent détourné ne sert pas à construire des infrastructures, il sert à acheter des parts dans des banques, nous avons documenté la mainmise familiale sur la BGF grâce à son épouse Daniella Nziyumvira et des crédits colossaux sans garanties à la BANCOBU, à financer des filiales àNairobi, Dubaï ou aux Maldives, et à verrouiller un système d’influence politique tout‑puissant.
- Conflit d’intérêts institutionnalisé : l’OBR comme vache à lait
La duplicité atteint son paroxysme quand on réalise que toutes ces importations frauduleuses ont été enregistrées et validées par l’administration douanière et fiscale burundaise sous le mandat d’Olivier Suguru à la tête du Conseil d’administration de l’OBR. In claris non fit interpretatio : quand les faits sont clairs, il n’est point besoin de longs discours.
Un parlementaire, dont la fonction première inscrite dans la Constitution et dans l’éthique républicaine est de contrôler l’action du gouvernement et l’utilisation des deniers publics, ne peut, sans violer le principe fondamental de séparation des pouvoirs et sans tomber en conflit d’intérêts, siéger à la tête de l’institution chargée de collecter ces mêmes deniers. C’est d’autant plus intolérable lorsque le même individu est en même temps le dirigeant stratégique d’une entreprise privée qui bénéficie directement de l’évaporation des recettes fiscales.
Dans l’un de nos précédents actes, nous avons déjà révélé que Suguru se graciait lui‑même en accordant à SAVONOR des exonérations fiscales abusives négociées en secret au sein du conseil qu’il présidait. De l’aveu même d’anciens cadres de l’OBR ayant requis l’anonymat, plusieurs de ces dossiers d’exonération « spéciale » portaient précisément sur des importations d’huile de palme dont l’origine était douteuse. Res ipsa loquitur : la chose parle d’elle‑même.
- La charité empoisonnée : quand la philanthropie sert la corruption
Nous l’avons écrit dans l’Acte IX de nos investigations : « Les grands corrupteurs ne se cachent pas, ils illuminent leurs crimes sous les projecteurs de la philanthropie ». Face à l’accumulation des preuves, Suguru ne sort pas le couteau ; il sort le chéquier. Il n’attaque pas ses accusateurs ; il achète des consciences.
Voyant que nos révélations sur la fraude à l’OBR, sur la mafia des groupes électrogènes et sur l’évaporation des milliards de francs burundais commencent à produire leur effet dans l’opinion, Suguru aurait, selon nos sources concordantes, engagé une offensive diplomatique et financière de dernière chance. Il serait en train de mobiliser une cinquantaine d’hommes et femmes d’affaires de son réseau pour réunir 50 jeeps flambant neuves, présentées comme un « don patriotique » destiné à contribuer à la campagne présidentielle de 2027.
Timeo Danaos et dona ferentes (Je crains les Grecs, même lorsqu’ils apportent des présents). Ce geste ne vise en rien à soutenir le processus électoral. Il vise à se garantir une protection politique et judiciaire indéfectible. Mais ce faisant, Olivier Suguru marche délibérément à contre‑courant de la politique du CNDD‑FDD, de la vision nationale Burundi 2040/2060 et, surtout, du combat quotidien mené par Son Excellence le Président Evariste Ndayishimiye. Depuis son accession à la magistrature suprême, le Chef de l’État a fait de la lutte contre la corruption son fer de lance, martelant inlassablement que la corruption doit être combattue sous toutes ses formes, sans exclusive ni complaisance. Offrir des jeeps pour acheter des consciences, c’est insulter cette vision. C’est tenter de réintroduire par la grande porte le mal que le Président Ndayishimiye traque dans les moindres recoins de l’administration.
Nous conseillons solennellement aux autorités concernées (qu’il s’agisse des hauts responsables de notre parti le CNDD‑FDD, des institutions judiciaires ou du ministère des Finances) de se méfier de ces cadeaux empoisonnés. Les Bagumyabanga, ces militants structurés du parti au pouvoir, avons démontré à maintes reprises notre capacité à financer les campagnes par nos propres moyens, sans avoir à nous endetter auprès d’un homme aux actes douteux. Accepter les jeeps d’Olivier Suguru, c’est cautionner rétroactivement sa fraude fiscale. C’est ouvrir la porte à une future impunité, et c’est surtout renier l’engagement solennel du Président Ndayishimiye de bâtir un Burundi sans prédateurs économiques.
- Que faire ? Ruat caelum, que justice soit faite
Fiat justitia, ruat caelum : que justice soit faite, même si le ciel doit s’effondrer. Les Burundais sont en droit de savoir pourquoi l’huile qu’ils consomment, et qui finance les bénéfices d’un industriel privé, ne contribue pas à remplir les caisses de l’État.
Nous demandons ainsi :
- Une enquête parlementaire et judiciaire indépendante sur l’ensemble des importations d’huile de palme enregistrées au Burundi entre 2013 et 2025, avec publication intégrale des documents justificatifs d’origine et des quittances fiscales délivrées à SAVONOR ;
- L’audit des exonérations fiscales accordées à SAVONOR sous le mandat de Suguru à l’OBR, et la récupération forcée des droits éludés depuis la première année de la fraude, avec des pénalités de retard ;
- L’interdiction immédiate pour l’honorable Suguru d’occuper simultanément une fonction dirigeante dans une entreprise privée percevant des marchés publics ou bénéficiant d’exonérations fiscales – separatio potestatum, la séparation des pouvoirs n’étant pas une option ;
- Une mise en garde officielle à tous les destinataires présumés des 50 jeeps de Suguru : toute acceptation de ce « don » sera interprétée comme un acte de corruption passive et traitée comme telle.
Par Jean Jolès Rurikunzira






