À l’occasion du 65e anniversaire de l’assassinat du Muganwa Rwagasore Louis, une conférence organisée à l’AfricaMuseum de Tervuren a ravivé les interrogations sur les responsabilités de la tutelle belge, sans aborder le démantèlement des institutions traditionnelles d’Ingoma y’Uburundi. Son Altesse Royale la princesse Iribagiza Rosa Paula, sœur du héros de l’indépendance, y a lancé un poignant appel à l’unité des Barundi.
Tervuren (Belgique), 10/10/2026 (BDIAGNEWS) – Organisée par la Famille royale du Burundi-Kukirimba Belgique en collaboration avec l’AfricaMuseum, la conférence « Prince Louis Rwagasore, de la lutte pour l’indépendance aux relations belgo-burundaises » a réuni Jozef Smets, ancien ambassadeur de Belgique au Burundi, Guy Poppe, journaliste et auteur de L’assassinat de Rwagasore, le Lumumba burundais, Rumuri Coste, membre de la Jeunesse Ubuntu, ainsi que Nkubanyi Sandra. Précédés d’une prestation des tambourinaires du Burundi, les échanges ont été modérés par Harerimana Eric Innocent. La rencontre s’est également tenue en présence du lieutenant-colonel Ntirampeba Melchiade, attaché militaire auprès de l’Ambassade du Burundi en Belgique, accompagné de son épouse.
L’un des moments les plus émouvants de la journée fut l’intervention de Son Altesse Royale la princesse Iribagiza Rosa Paula, sœur du Muganwa Rwagasore Louis. Dans un discours poignant, elle a appelé les Barundi à l’unité, rappelant combien le combat de son frère pour l’indépendance et pour le rassemblement du peuple burundais conserve toute son actualité.
Ce combat fut brutalement interrompu le 13 octobre 1961. Quelques semaines après la victoire électorale de l’UPRONA, le Muganwa Rwagasore Louis, qui incarnait la lutte pour l’indépendance et l’unité nationale, fut assassiné. Premier ministre d’un Burundi encore placé sous tutelle belge, il fut abattu avant d’avoir pu voir son pays accéder à la souveraineté, le 1er juillet 1962. Soixante-cinq ans plus tard, la question des commanditaires du crime et des responsabilités politiques reste posée.
Pour comprendre cet assassinat, une lecture historique et décoloniale s’appuie sur les travaux de Nahimana Karolero Pascal, consacrés à l’État millénaire africain Ingoma y’Uburundi, et sur ceux de Baranyanka Charles, auteur de Le Burundi face à la Croix et à la Bannière. La mort de Rwagasore s’inscrit dans un processus géopolitique plus vaste de démantèlement des institutions traditionnelles burundaises. L’expression « la Croix et la Bannière » y désigne les convergences historiques entre des acteurs religieux et plusieurs puissances occidentales – le Vatican, la France, notamment à travers les Pères blancs de Lavigerie, l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis – dont les interventions auraient contribué, depuis le XIXe siècle, à fragiliser l’ordre politique traditionnel burundais.
Le décret colonial du 25 décembre 1959 relatif à l’organisation politique du Ruanda-Urundi marque un tournant décisif et constitue un véritable coup d’État contre Ingoma y’Uburundi. En transformant les structures administratives, en retirant aux chefferies et aux miryango leur rôle politique et en les remplaçant par des partis politiques totalement inconnus des Barundi, il bouleverse profondément l’organisation institutionnelle héritée d’Ingoma y’Uburundi. S’ouvre alors, entre 1959 et 1966, une succession de violences qui frappent les anciennes autorités du Burundi, notamment les Baganwa, victimes d’un génocide, les Bataka (chefs des miryango ou lignages) et les derniers Banyamabanga : l’assassinat de Rwagasore en 1961, l’exécution des fils du chef Baranyanka en 1963, la mort violente du Muganwa Kamatari Ignace en 1964, l’attaque contre le palais du Mwami Mwambutsa Bangiricenge en octobre 1965, au cours de laquelle la tentative d’assassinat du souverain échoua, puis les exécutions d’octobre et de novembre 1965, qui touchent notamment les Bataka et les Banyamabanga. Cette séquence traduit une entreprise d’élimination des anciennes autorités politiques d’Ingoma. Elle culmine avec le coup d’État militaire du 28 novembre 1966, qui abolit la monarchie et instaure la République, une rupture qualifiée de néocoloniale vis-à-vis de l’ordre traditionnel burundais. Le dernier Mwami, Ntare Ndizeye, sera assassiné le 29 avril 1972 (régicide).
Les recherches de Guy Poppe, fondées notamment sur les archives diplomatiques belges, éclairent de manière essentielle les zones d’ombre de l’assassinat de Rwagasore. Le tireur, le Grec Jean Kageorgis, fut condamné puis exécuté le 30 juin 1962. Plusieurs Burundais furent également condamnés, parmi lesquels les fils du chef Baranyanka, Ntidendereza Jean-Baptiste et Biroli Joseph, exécutés en janvier 1963. En revanche, aucun responsable belge ne fut condamné pour ce crime. Guy Poppe a par ailleurs documenté les démarches entreprises par le roi Baudouin en faveur d’une commutation de la peine capitale de Kageorgis, le tueur à gages. Les conditions dans lesquelles Ntidendereza Jean-Baptiste fut piégé – on lui avait demandé, pour sa défense, de tout avouer afin d’être relaxé, alors qu’il était innocent –, tout comme l’hypothèse de pressions exercées dans le contexte de la tutelle belge, continuent de susciter des interrogations. Une question demeure : pourquoi les éventuelles responsabilités des autorités coloniales n’ont-elles pas été pleinement examinées par la justice ?
Au cours des échanges, un ancien ambassadeur s’est également interrogé sur le long silence de Masumbuko Pie concernant cette période. Cette question ouvre une réflexion plus large sur ses relations avec la France, sur les réseaux de jeunes officiers burundais formés à Saint-Cyr, sur l’attaque du palais royal d’octobre 1965 et sur le coup d’État militaire de 1966. Le rôle précis de ces réseaux dans les événements reste toutefois une question historique à approfondir à partir des archives.
Une autre interrogation a porté sur le destin tragique de Ntamikevyo Marie-Rose, épouse de Rwagasore, et de leurs deux filles : Rwagasore Marie-Thérèse, décédée en novembre 1961, et Rwagasore Marie-Pie, née après l’assassinat de son père et décédée en février 1962. Leur disparition précoce, suivie du décès de leur mère en 1973, demeure une dimension douloureuse de la mémoire familiale et nationale.
Soixante-cinq ans après les faits, la mémoire de Rwagasore invite ainsi à dépasser le seul récit de son assassinat pour interroger le démantèlement d’Ingoma y’Uburundi, les violences subies par les Baganwa, les Bataka et les Banyamabanga, les responsabilités coloniales restées dans l’ombre, ainsi que la transmission de cette histoire aux nouvelles générations. L’appel à l’unité lancé à Tervuren par la princesse Iribagiza Rosa Paula rappelle enfin que l’héritage du Muganwa Rwagasore Louis ne se résume pas à sa mort : il reste celui d’un Burundi souverain, uni et maître de son destin.
Références historiques
NAHIMANA KAROLERO, Pascal. Histoire du Burundi : les grandes dates de l’histoire des Barundi et de l’État millénaire africain — Ingoma y’Uburundi. Bruxelles : Génération Afrique, 2024.
BARANYANKA, Charles. Le Burundi face à la Croix et à la Bannière. Bruxelles, 2015.
POPPE, Guy. L’assassinat de Rwagasore, le Lumumba burundais. Éditions Iwacu.
AfricaMuseum. « Prince Louis Rwagasore, de la lutte pour l’indépendance aux relations belgo-burundaises », conférence du 10 octobre 2026, Tervuren.
Nahimana Karolero, Pascal. Burundi : la diaspora burundaise ; du monde, de Belgique et d’ailleurs — histoire, trajectoires et ancrage. Bruxelles : Génération Afrique, 2025.
NAHIMANA KAROLERO, Pascal. Ubungoma — cosmologie du tambour ; Ingoma : cosmologie du son. Les Éditions du Tambour – Ingoma Éditions, 2026.
NAHIMANA KAROLERO, Pascal. Outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi. Bruxelles : Les Éditions du Tambour – Ingoma Éditions, 2026.
HARERIMANA, Eric-Innocent. Umurundi, une identité inclusive. Bruxelles : Iwacu, 2025.






Sources : Nahimana P., BDIAGNEWS | burundi-agnews.org | 13/10/2026 | Photo : AfricaMuseum, Karolero P.






