Dans sa dernière chronique du 11 février 2026, Antoine Kaburahe pratique l’autopsie d’une opposition qu’il dit « tuée ». Il y décrit un crime parfait, un système implacable, une mécanique. Le procureur a la plume élégante. Mais l’enquêteur, lui, doit suivre la piste de l’argent, regarder les scellés, confronter les alibis. Or, en rouvrant le dossier, une vérité dérange s’impose : le cadavre respire encore. Ou plutôt, il s’est suicidé à plusieurs reprises, devant témoins, avant d’accuser le voisin de l’avoir poignardé dans le dos. Ressuscitatio non est cura partis dominantis. Le CNDD-FDD n’est pas un service de réanimation politique. Retour sur une longue période d’enterrements précipités.
- Rwasa ridens: les métamorphoses d’un phénix qui a mal calculé ses cendres
Commençons par le cas qui fâche, celui qu’Antoine Kaburahe érige en preuve suprême de la « neutralisation par absorption ». Agathon Rwasa, nous dit-il, n’a pas été emprisonné. Il a été intégré. Chef de l’opposition sans pouvoir. Le syndrome du satelles in solio–le gardien du trône qui finit par ressembler à un meuble.
Mais la mémoire est une faculté qui oublie surtout ce qui arrange. Il faut donc rappeler à l’auteur des Carnets, qui fut, dit-on, conseiller privé et plume du regretté Major Pierre Buyoya, que la trajectoire de M. Rwasa ressemble moins à une absorption qu’à une série d’incendies volontaires mal éteints.
2000-2008 : le premier rendez-vous manqué avec l’histoire.
Tandis que le processus de paix arithmétique d’Arusha fonctionnait – certes imparfaitement – et que le FNL négociait sa transformation en parti politique, Agathon Rwasa tergiverse. Mais le chef rebelle refuse de rejoindre les négociations, craignant pour sa sécurité, doutant de la sincérité de ses interlocuteurs. Résultat : quand il accepte enfin de déposer les armes, le train est déjà parti. En compensation, on lui offre la direction générale de l’INSS. Honoshabetonus. Beaucoup y auraient vu une plateforme. Lui y verra un sas.
2010 : la grande disparition.
Aux élections de 2010, alors que les municipales donnent au FNL 15 % des voix – score honorable – M. Rwasa choisit le boycott. Et surtout, il choisit la cavale (aidé par Buyoya). Trois ans de cavale, de silence, de fuite. Pendant ce temps, son parti lui échappe. Des cadres le remplacent. Lorsqu’il réapparaît en 2013, c’est pour constater que Jacques Bigirimana occupe désormais son fauteuil. À qui la faute ? Au système ? Ou à l’homme qui abandonne ses troupes sans mot d’ordre, sans structure intérimaire, sans spiritusrector ?
2015 : le retour et l’illusion du sursaut.
Rwasa crée Amizero y’Abarundi. Puis le CNL. En 2020, il obtient 24,2 % des voix à la présidentielle. Son parti entre à l’Assemblée. C’est là que le bât blesse. Car ce n’est pas un décret présidentiel qui a fait imploser le CNL. C’est son propre leadership.
2023-2024 : le coup d’État manqué… par sa propre épouse.
Les observateurs honnêtes se souviennent de l’épisode ubuesque de la candidature de l’épouse d’Agathon Rwasa à l’Assemblée législative de la Communauté d’Afrique de l’Est (EALA). Devant des cadres du parti médusés, l’opposant impose le nom de sa femme. Le Parlement burundais, où siègent pourtant des élus du CNL, valide une autre candidate – Kathy Kezimana – car la proposition initiale ne fait pas consensus, y compris en interne.
Le parti se fracture. Les accusations de « leadership familial » et de gestion autocratique fusent. Nestor Girukwishaka, figure jusqu’alors loyale, émerge comme chef de file d’une dissidence interne. En 2024, un congrès controversé, reconnu par les autorités mais contesté par Rwasa, porte Girukwishaka à la présidence du CNL. M. Rwasa parle d’un « coup d’État institutionnel ». Il oublie de préciser que ce putsch a été préparé par ses propres silences, ses propres choix, et un train de vie politique qui ressemblait déjà à une monarchie de cour plus qu’à un mouvement démocratique.
En somme, M. Kaburahe, qui est le fossoyeur ? Celui qui creuse la tombe, ou celui qui s’y couche de son plein gré, sept fois de suite, en accusant le croque-mort d’être un assassin ?
- Fragilitasipsa: ces oppositions qui n’attendaient que l’occasion de mourir
L’argument de la « nyakurisation » – cette création d’ailes concurrentes pilotées depuis le pouvoir – est séduisant. Mais il présuppose un état de grâce originel, une opposition vierge et pure, soudainement corrompue par un régime tentaculaire.
La réalité est moins romanesque.
Le FRODEBU a commencé à se déchirer dès son accession au pouvoir dans les années 1990, bien avant que le CNDD-FDD n’existe. Assassinat de Ndadaye en 1993, querelles de succession, guerres de tendances. Quand le CNDD-FDD arrive aux affaires en 2005, le FRODEBU est déjà un parti fracturé, vieillissant, idéologiquement essoufflé.
L’UPRONA, que M. Kaburahe connaît bien pour l’avoir conseillée, s’est auto-déchirée en 2014 sur la question du troisième mandat. Bernard Busokoza, vice-président, est limogé. La réaction de l’UPRONA ? Elle quitte le gouvernement, mais ne parvient jamais à construire une alternative crédible. Ses cadres passent leur temps à se neutraliser mutuellement.
Le MSD d’Alexis Sinduhije a cru pouvoir faire la révolution avec des micros et des caméras, mais sans maillage territorial. En 2015, son leader s’enfuit à bord d’une pirogue. Il est aujourd’hui en Belgique et fréquente des bistrots avec Kaburahe. Son parti n’existe plus que dans les communiqués de solidarité internationale.
Le CNL, enfin, a réussi l’exploit d’obtenir 24 % des voix en 2020, de devenir la première force d’opposition, et de dilapider ce capital électoral en quatre ans de querelles byzantines. Pourquoi ? Parce qu’au lieu de préparer 2025, ses dirigeants passaient leur temps à se demander qui siégerait à l’EALA et qui percevrait les financements publics.
- Kaburahe écrit : « Ces failles ont offert un terrain favorable à un parti décidé à régner sans partage ». C’est un euphémisme. C’est comme accuser le loup de profiter de l’inconscience du berger qui s’est endormi en laissant la bergerie ouverte.
III. Non possumus : du devoir impossible du parti au pouvoir de « réanimer » ses adversaires
C’est ici que le bât blesse idéologiquement. M. Kaburahe semble suggérer, en filigrane, que le CNDD-FDD aurait dû – ou pourrait encore – « aider l’opposition à se constituer ». Il écrit : « Ce qui se dessine n’est pas une succession d’accidents. C’est une mécanique. » Sous-entendu : tout est volontaire, tout est stratégie, tout est faute.
Mais posons la question en termes clairs : depuis quand le devoir d’un parti vainqueur est-il de réanimer le parti vaincu ?
Imagine-t-on en 2007 au Royaume-Uni, Tony Blair convoquer une réunion pour restructurer les conservateurs défaits ? A-t-on vu en 2017, Emmanuel Macron envoyer des consultants bénévoles chez Les Républicains pour les aider à élaborer un contre-projet politique ? La démocratie n’est pas un modus vivendi à sens unique. Elle repose sur une dialectique : à la majorité de gouverner, à l’opposition de proposer et de contester.
Le problème burundais n’est pas que le CNDD-FDD soit trop fort. Le problème est que l’opposition est trop faible. Et cette faiblesse est d’abord endogène.
Sur le plan doctrinal : quel est le projet économique alternatif du CNL en 2025 ? Quel modèle social propose l’UPRONA ? Les programmes électoraux de l’opposition, quand ils existent, tiennent en une page A4. Beaucoup se résument à « tout sauf le CNDD-FDD ». Ce n’est pas un projet, c’est un cri.
Sur le plan organisationnel : l’opposition a vécu vingt ans sur le mythe du leader providentiel. Rwasa, Sinduhije, Ngendakumana… Des hommes providentiels qui devaient sauver la nation. Mais des hommes qui n’ont ni formé de successeurs, ni délégué, ni accepté la contradiction en interne. Le résultat ? Des partis-ombres, des états-majors exilés, des assemblées pléthoriques et des militants livrés à eux-mêmes.
Sur le plan éthique : comment exiger du pouvoir qu’il « laisse de l’espace » quand certains cadres de l’opposition n’hésitent pas, par le passé, à négocier individuellement des postes de directeur général, d’ambassadeur ou de conseiller, quittant leur parti en pleine campagne électorale pour rejoindre la majorité ? La cooptation individuelle existe. Elle est condamnable. Mais elle n’est efficace que parce qu’elle rencontre des appétits personnels dénués de foi politique.
- Ex cathedra: de l’art d’enterrer les siens en exigeant des autres qu’ils les ressuscitent
Il y a, dans le carnet de M. Kaburahe, un ultime paradoxe qu’il faut oser nommer.
L’auteur fut le conseiller en communication du Major Pierre Buyoya. C’est un fait. Ce n’est pas un opprobre. Mais cette proximité confère à sa plume une responsabilité particulière.
Le Major Buyoya, que nul ne peut réduire à ses seules zones d’ombre, a pourtant incarné, dans les années 1990 et 2000, un certain art de la gestion autoritaire du politique. C’est sous sa gouvernance que l’opposition Hutu a été poursuivie, emprisonnée, contrainte à l’exil ou à la lutte armée. C’est sous sa présidence que des milliers de Burundais ont fui. C’est lui, enfin, qui a présidé aux premières grandes manœuvres de cooptation et de division des mouvements contestataires – techniques que M. Kaburahe, fin stratège, connaît sans doute mieux que quiconque pour les avoir pratiquées.
Dès lors, lire sous sa plume un réquisitoire contre la « nyakurisation » et la « neutralisation méthodique » relève moins de l’analyse politique que de l’argumentum ad transitum : « Je traversais la rue, j’ai vu tomber mon voisin, j’accuse l’architecte. »
Il serait plus honnête, et plus utile au débat public burundais, d’écrire une fois l’histoire de ces vingt-cinq dernières années sans angélisme rétrospectif. De reconnaître que le ver était dans le fruit avant même que le CNDD-FDD ne cueille la branche. Et que l’opposition actuelle n’est pas la victime innocente.
Requiem pour une opposition qui n’est pas encore morte
Alors, M. Kaburahe, qui a tué l’opposition burundaise ?
Elle est morte de ses propres contradictions, administrées à doses massives et récurrentes depuis quarante ans.
Elle est morte d’avoir cru que l’histoire lui devait une revanche.
Elle est morte d’avoir confondu notoriété médiatique et ancrage populaire, posture victimaire et stratégie politique, postes ministériels et projet de société.
Elle est morte, surtout, d’avoir attendu qu’on lui tende une perche quand elle refusait de nager.
- Kaburahe, la légitimité de la critique n’autorise pas la falsification du diagnostic. L’opposition burundaise ne s’est pas effondrée en 2025 parce qu’on l’a assassinée. Elle s’est effondrée parce qu’elle s’était déjà évanouie bien avant, et que personne, dans ses rangs, n’avait jugé utile de lui administrer les soins de survie.
Mors oppositionis. Causa mortis : neglecta sui.
Antoine Kaburahe, au lieu de ressasser la « mécanique » d’un système qui vous révulse, posez donc une fois la plume et demandez-vous : que faisiez-vous, vous et vos illustres conseillers, pendant que l’opposition apprenait si mal à marcher ? Peut-être que la réponse à cette question éclairerait autrement vos Carnets.
Par Théodard Ntibashushe
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