Lettre ouverte à l’Honorable Olivier Suguru

« Qui embrasse trop mal étreint » ou la leçon de l’homme riche aux greniers pleins

Par Jean Jolès Rurikunzira

Bujumbura, le 25 février 2026

Monsieur le Député, Vice-Président du Comité de pilotage du Projet pour l’Emploi et la Transformation Économique (PRETE -NYUNGANIRA de la Banque mondiale), Président de la Chambre Fédérale de Commerce et d’Industrie du Burundi (CFCIB), Secrétaire Général de SAVONOR, et ancien Président du Conseil d’Administration de l’Office Burundais des Recettes (OBR), et ancien Président de l’Agence de Développement du Burundi (ADB). 

C’est avec un brin de stupéfaction mêlée à cette curiosité clinique que le journaliste porte sur le specimen que nous avons suivi votre récente « visite de courtoisie » ce 24 février 2026 auprès de Son Excellence Gelasius Gaspar Byakanwa, Ambassadeur de la République Unie de Tanzanie au Burundi.

Étrange coïncidence temporelle. Hier, nos colonnes déroulaient le filigrane de vos affaires, de l’Acte I à l’Acte XV, mettant en lumière ce que nous n’hésitons pas à nommer, probis improbi (preuves à l’appui), une véritable captation des finances publiques burundaises. Aujourd’hui, vous endossez le costume de l’investisseur prêt à conquérir Dar es Salaam. Quis custodiet ipsos custodes ? Qui surveille celui qui fut censé surveiller nos recettes ?

Puisque vous affectionnez les projecteurs, permettez-nous, par cette lettre ouverte, d’en braquer un, froid et cru, sur ce que vos récentes manœuvres diplomatiques tentent de dissimuler.

L’impossible fuite en avant

Vous avez sans doute pensé que le tapis rouge de la diplomatie tanzanienne effacerait l’ardoise de la BANCOBU. Vous vous trompez d’adresse. Pendant que vous rêvez d’étendre votre « toile » sur la Tanzanie, le Burundi, lui, compte encore les points de suture d’une hémorragie financière dont vous êtes le principal accusé.

Car que lit-on dans ce dossier ? Un prêt pharaonique de 120 milliards de FBu (acte III) consenti sur un marché stratégique, que l’État a remboursé mais que vous vous obstinez à ne pas restituer. Pour ce faire, à l’époque, vous vous étiez entouré de l’indéboulonnable Silvère BANKIMBAGA, dit « BUSIKU », ancien Administrateur Directeur Général Adjoint de la BANCOBU . Cet homme, aujourd’hui consul honoraire des Maldives , ce chapelet d’îles où, dit-on, les capitaux aiment à perdre leur nationalité, fut le complice idéal de ce modus operandi. Les Burundais, eux, attendent toujours que ces 120 milliards regagnent les caisses de leur banque.

Mais vous êtes un homme-orchestre, et vos partitions sont multiples. Par votre réseau, vous avez saigné la REGIDESO : pendant près d’une décennie, des groupes électrogènes ont tourné au carburant fictif. Des camions-citernes fantômes alimentaient des machines fantômes, et l’argent, bien réel, lui, prenait la direction de vos paradis fiscaux.

Pendant ce temps, votre épouse, Madame Daniella NZIYUMVIRA, veille sur la Banque de Gestion et de Financement (BGF). Vous, vous trônez à la CFCIB, siégez à l’Assemblée nationale, et régnez sur SAVONOR. Vous pilotez même le PRETE -NYUNGANIRA, projet de la Banque mondiale.  Omnia mea mecum porto, dites-vous ? Non. Tout ce que vous portez, vous l’avez pris dans les poches d’un peuple qui, lui, n’a pas de compte aux Maldives.

Le Réseau de Suguru : du Berlaymont aux collines de Kigali

Puisque vous aimez les cercles d’influence, parlons de ce fameux « Réseau de Suguru » qui tentait, il n’y a pas si longtemps, de tisser sa toile au sein même de la Délégation de l’Union européenne au Burundi. Vos émissaires, vos hommes de main, vos prête-noms, avaient investi les antichambres de la coopération européenne. 

Las ! Le vernis a craqué. Votre principal point d’ancrage au sein de ce dispositif, l’un des vôtres, un maillon essentiel de votre réseau d’influence, a fini par être démasqué. La lumière fut faite sur ses méthodes, sur ses accointances, sur cette manière si particulière qu’a votre monde de confondre intérêt général et intérêts privés. Résultat : il a été démis de ses fonctions avec pertes et fracas. Aujourd’hui, cet homme a trouvé refuge à Kigali. Il tente depuis là-bas, sans doute, de maintenir les mailles d’un filet que la justice et la transparence sont en train de rompre. 

La parabole de l’homme aux greniers pleins

Votre récente sortie médiatique, cette tentative de « lessive » internationale, nous renvoie à une lecture que vous feriez bien de méditer. Luc, chapitre 12, verset 16 à 21. Jésus y raconte l’histoire d’un homme riche dont les terres avaient rapporté une abondante récolte. L’homme, voyant ses greniers trop petits, se dit : « Je ferai ceci : j’abattrai mes greniers, j’en bâtirai de plus grands, j’y amasserai toute ma récolte et tous mes biens ; et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour beaucoup d’années ; repose-toi, mange, bois, et réjouis-toi. »

Cet homme, comme vous aujourd’hui, regardait vers l’horizon pour agrandir son empire. Il se voyait déjà jouissant de sa fortune. Mais Dieu lui dit : « Insensé ! Cette nuit même, ton âme te sera redemandée ; et ce que tu as préparé, pour qui sera-ce ? »

Insensé. Le mot est dur, mais la chute est fatale. À quoi servent vos châteaux en Espagne, vos comptes en Suisse, vos appartements en France et vos planques aux Maldives si la poutre sur laquelle repose cet échafaudage financier est rongée par la corruption ?

Les enquêtes approfondies du prochain Acte XVI : le scandale des milliards volatilisés

Car vous ne pouvez pas, Monsieur Suguru, vous présenter en sauveur de l’économie régionale alors que des enquêtes approfondies, qui paraîtront très prochainement dans l’Acte XVI de notre dossier, sont en train d’établir la mécanique d’un pillage d’une ampleur inédite.

Nous sommes en train de reconstituer, pièce par pièce, le dossier des vacances fiscales accordées à SAVONOR sur des importations fictives de matières premières. Nous parlons ici d’une fraude massive. Vous étiez alors aux commandes de l’Office Burundais des Recettes (OBR). C’est sous votre magistère, en votre qualité de patron de l’OBR, que des exemptions de taxes et de droits de douane ont été accordées à votre propre entreprise, SAVONOR, pour des importations de matières premières qui n’ont tout simplement jamais eu lieu.

Les investigations en cours le prouvent : des conteneurs déclarés, des déchargements fictifs, une comptabilité parallèle. Le préjudice pour les caisses de l’État est abyssal. Nous parlons de centaines de milliards de francs burundais qui auraient dû servir à construire des écoles, des hôpitaux, des routes, à payer des salaires de fonctionnaires, à désenclaver des provinces. Vous avez préféré engraisser vos comptes en Suisse et au Singapour en vidant le trésor public. Ces centaines de milliards, ce sont des ponts qui ne seront pas construits, des médicaments qui ne seront pas achetés, des enseignants qui ne seront pas bien payés.

SAVONOR et l’Est de la RDC : un siphon à devises

Vous parlez sans cesse de votre « succès » entrepreneurial, de ce fleuron qu’est SAVONOR. Mais regardons de plus près vos opérations dans l’Est de la République Démocratique du Congo. Pendant des années, vos camions ont traversé la frontière, déversant des tonnes de produits. C’est un marché colossal, une manne financière inouïe.

Pourtant, aucune devise ne rentre dans les caisses de l’État burundais. Les dollars, les francs congolais qui devraient être rapatriés pour renforcer nos réserves de change et contribuer à l’économie nationale, où sont-ils ? Ils alimentent un circuit parallèle savamment orchestré par votre réseau, avec la bienveillance complice de Silvère BANKIMBAGA et de ses comptes aux Maldives. Vous avez transformé l’Est de la RDC en une vache à lait personnelle, mais cette vache-là n’a jamais eu de pis pour le peuple burundais. Quo bono ? À qui profite ce crime économique, sinon à votre cercle restreint ?

La Tanzanie n’est pas une succursale

Vous avez donc choisi la fuite en avant. Vous voulez « investir » en Tanzanie. Pour concurrencer qui ? Un compatriote burundais déjà installé là-bas et qui, lui, a bâti son succès sur le travail, loin des antichambres ministérielles ? Laissez-nous vous conseiller deux adages que nos mères nous serinaient.

Le premier : « Imité, mais jamais égalé. » Vous pouvez tenter de singer le rôle du grand capitaine d’industrie régional, mais vos habits sont trop grands. Ils sont taillés dans une étoffe de dettes impayées et de carburant fantôme.

Le second, plus trivial, mais ô combien parlant : « Péter plus haut que son cul. » Pardonnez la crudité du terme, mais elle illustre parfaitement le risque de la posture. Vous voulez vous hisser à la hauteur des barons de l’industrie tanzanienne ? La chute n’en sera que plus douloureuse. Là-bas, vos réseaux locaux, vos pressions, ce que vous appelez votre « génie » n’opèrent pas. En Tanzanie, on ne badine pas avec les origines des capitaux. Ils vous demanderont des comptes que l’on ne vous a jamais demandés ici.

Veritas odium parit (la vérité engendre la haine), disaient les Anciens. Nous en prenons le risque. Car une source nous souffle que ce n’est pas tant l’investissement qui vous intéresse, mais le blanchiment d’une réputation avant le blanchiment des fonds.

Le crépuscule des magouilleurs

Vous avez cru, en vous accrochant à vos mandats, en multipliant les casquettes (député, chef d’entreprise, président d’agence de développement), que vous bâtissiez un empire. En réalité, vous avez construit un labyrinthe dont vous êtes le Minotaure. Mais même le Minotaure fut un jour terrassé dans sa propre demeure.

Le 31 décembre 2025, nous écrivions au nouveau Ministre des Finances pour lui conseiller de cesser de se moquer des Bagumyabanga et d’arrêter d’amalgamer pour décourager les entrepreneurs à succès qui font avancer les ménages burundais. Il semble avoir entendu. Il fait profil bas. C’est le moment ou jamais pour vous, Monsieur Suguru, de faire de même.

Nous vous conseillons, par la présente, de prendre nos révélations au sérieux. Pas par peur de nous – nous ne sommes que des scribes – mais par peur de l’Histoire. Car l’Histoire, ce juge implacable, finit toujours par triompher du rideau de fumée identitaire ou diplomatique derrière lequel vous tentez de vous cacher, comme nous l’écrivions dans l’Acte XV de notre enquête.

Retirez-vous. Mangez tranquillement ce que vous avez amassé, si votre conscience vous le permet. Jouissez de vos immeubles dans les paradis fiscaux. Mais arrêtez de faire semblant. Arrêtez de vouloir étendre votre emprise. « Qui embrasse trop, mal étreint. » En voulant étreindre la Tanzanie de vos projets, vous risquez de lâcher la proie que vous tenez encore au Burundi.

Temporal mutantur, et nos in illis mutantur (Les temps changent, et nous changeons avec eux). Le temps est venu pour vous de changer. La rédaction de Burundi Forum, à travers ses enquêtes de l’Acte I à l’Acte XV, vous a tendu un miroir. L’Acte XVI, avec ses preuves des centaines de milliards détournés de l’OBR, sera un réquisitoire sans appel. Il ne reflète pas un homme d’État, mais un homme acculé.

La lumière est faite. À vous de voir si vous voulez y entrer ou continuer à chercher l’obscurité sous d’autres cieux.

Dans l’attente que la vérité éclate,

Jean Jolès Rurikunzira

Journaliste et créateur de contenus