Quand on présente un consultant à soi-même : Olivier Suguru ou l’art de la mise en scene médiatique

« Cucullus non facit monachum » ou la capuche ne fait pas le moine. Le costume du patriote ne fait pas le serviteur de l’État.

Il y a des communications qui illuminent, et d’autres qui aveuglent. Celle que la page USAD Burundi vient de servir à ses lecteurs, avec la solennité d’un communiqué presque royal, appartient définitivement à la seconde catégorie.

Nous aurions pu passer notre chemin devant cette énième publication vantant les mérites d’une « présentation de consultant » à la Chambre fédérale de commerce et d’industrie du Burundi (CFCIB) ce 26 février 2026. Mais l’accumulation des contorsions sémantiques, l’empilement des non-dits et la mise en scène grossière méritent qu’on s’y arrête. Non pas pour le plaisir de la polémique, mais parce que derrière cette opération de communication se cache un symptôme plus grave : celui d’un homme qui confond désormais l’intérêt général avec son image personnelle.

Car force est de constater que l’Honorable Olivier Suguru ne rate plus une seule occasion de faire parler de lui. Chaque réunion, chaque signature, chaque poignée de main est un prétexte à un communiqué triomphal, une photo soigneusement mise en scène, une publication sur les réseaux sociaux. Même pour présenter un simple consultant, on convoque les médias, on sort les appareils, on soigne sa posture. La visibilité, chez cet homme, est devenue une fin en soi. Mais que cache donc cette frénésie communicationnelle ?

LE GRAND ECART INSTITUTIONNEL : SUGURU PRESENTE UN CONSULTANT A SUGURU

Revenons d’abord sur les faits tels que présentés par l’article incriminé. Nous y apprenons, avec force détails, qu’un consultant a été « officiellement présenté par la Représentation du projet PRETE_Nyunganira afin d’accompagner la CFCIB dans une nouvelle phase de son développement stratégique ». La mission de ce consultant ? « Appuyer l’amélioration de l’architecture institutionnelle de la CFCIB, avec un accent particulier sur le renforcement de son autonomie financière. »

Jusque-là, tout semble parfaitement institutionnel. Sauf qu’un détail, soigneusement omis par l’article, mérite d’être rappelé : Olivier Suguru est à la fois président de la CFCIB et vice- président du projet PRETE-Nyunganira.

Vous avez bien lu. L’Honorable Suguru, dans un élan de sollicitude administrative, a donc pris le temps de se présenter à lui-même un consultant. Il a convoqué les médias pour immortaliser ce moment historique où il a rencontré… lui-même. Imperium in imperio — un empire dans l’empire. On cherche encore la valeur ajoutée de cette mise en scène, si ce n’est le plaisir narcissique de voir son nom associé à une « initiative stratégique ».

 

Cette confusion des rôles, cette schizophrénie institutionnelle, n’est pas nouvelle chez un homme qui cumule les casquettes avec une facilité déconcertante. Député de la circonscription de Bujumbura, président de la CFCIB, ex président du Conseil d’administration de l’Agence pour le Développement du Burundi (ADB) et de l’Office burundais des recettes (OBR), secrétaire général de SAVONOR, associé dans Inter Trade, influence dans plusieurs banques… La liste est longue, trop longue pour être honnête.

Comme le proverbe kirundi le dit si bien : « Umwe ntavuga ibihimbano » — un seul ne raconte pas ses propres mensonges sans que quelqu’un finisse par le démentir. Aujourd’hui, c’est ce démenti que nous apportons.

LE SYNDROME DE L’HOMME-AUX-CENT-MAINS : UN POUVOIR TENTACULAIRE

Ce que cette énième mise en scène révèle, c’est d’abord un système de concentration du pouvoir que nos précédentes enquêtes ont amplement documenté. Dans notre Acte VIII, nous avions déjà levé le voile sur cette stratégie du poulpe : affaiblir pour mieux régner, capturer pour mieux contrôler.

Olivier Suguru est devenu une figure, presque un archétype, celui du « décideur tentaculaire, du tisserand qui relie les fils de l’État, de l’économie et de la diplomatie dans une toile si dense que même l’araignée d’Ésope en perdrait la tête ». Comparé à Janus, ce dieu romain aux deux visages, Suguru regarde à la fois vers l’Assemblée nationale et vers l’exécutif, un pied dans la loi, l’autre dans sa mise en œuvre. Homo politicus, homo economicus, homo strategicus : un homme polymorphe qui semble avoir compris avant tout le monde que la clé du pouvoir réside dans sa multiplication.

Mais cette ubiquité pose une question fondamentale de conflits d’intérêts. Quand on est à la fois législateur, régulateur et acteur économique, à quel moment sert-on l’intérêt général ? À quel moment sert-on ses intérêts privés ? La frontière est d’autant plus floue que l’intéressé semble prendre un malin plaisir à l’entretenir.

LES MILLIARDS FANTOMES : QUAND LA COMMUNICATION CACHE LA PRÉDATION

Ce besoin compulsif de visibilité médiatique contraste étrangement avec les nombreuses zones d’ombre qui entourent la fortune et les activités de l’Honorable Suguru. Car avant d’être ce communicant infatigable, Suguru est un homme d’affaires à la réputation sulfureuse.

Dès mars 2023, Gabriel Rufyiri, président de l’OLUCOME (Observatoire de lutte contre la corruption et les malversations économiques), tirait à boulets rouges sur ce qu’il appelait « une petite clique qui s’enrichit sur le dos du contribuable ». Il citait nommément Olivier Suguru comme bénéficiaire exclusif des marchés publics. 

 

Le ton était donné : « Il y a une personnalité puissante dans ce pays à qui le gouvernement a octroyé tous les titres. » Accusation grave, jamais démentie sur le fond, et qui continuent de peser sur la réputation de l’intéressé.

Dans notre Acte VIII, nous avions révélé l’un des mécanismes les plus stupéfiants de cette prédation économique : un crédit de 120 milliards de francs burundais accordé par la BANCOBU à des sociétés liées à Suguru, dont Inter Trade, et ce, sans garanties substantielles. La particularité de l’affaire ? L’Administrateur Directeur Général Adjoint de la banque à l’époque n’était autre que son ami Silvère BANKIMBAGA, alias Busiku, aujourd’hui Consul honoraire des Maldives, ce paradis fiscal où transiteraient nombre de ses opérations financières.

Le schéma était parfaitement rodé : des surfacturations massives sur des marchés publics — où ils facturaient à l’État 70$ l’unité pour une marchandise de 30$ —, puis le recours à des crédits bancaires sans contrepartie pour recycler ces capitaux, créant un flux financier opaque et continu. Lupus non mordet lupum— un loup ne mord pas un loup, sauf quand la meute a faim.

LA STRATEGIE DU RIDEAU DE FUMEE : QUAND LE COMMUNIQUANT TENTE DE NOYER LE POISSON

Face à ces accusations, la réponse de Suguru est invariable : la communication. Comme nous l’avions noté dans notre Acte VIII, lorsque l’homme se sent acculé, il multiplie les apparitions comme un prestidigitateur en perte de vitesse.

Nous l’avions vu récemment, sur la page Facebook de l’USAD Burundi justement, plaider pour la transformation locale des minerais devant une délégation chinoise. Le tableau était admirable — jusqu’à ce qu’on réalise que le Président de l’Agence pour le Développement du Burundi, l’institution même en charge de ces dossiers, n’était autre que… lui-même. Cette confusion des genres, cette schizophrénie institutionnelle, n’est pas le fait du hasard. C’est la stratégie du sapeur-pompier pyromane qui, pris la main dans le sac, allume un contre-feu en criant au secours.

Aujourd’hui, avec cette « présentation de consultant », la mécanique est identique. Pendant que les Burundais tentent de trouver des solutions à une inflation galopante causée par les sanctions injustes de 2015, à une pénurie de devises chronique due au sabotage de prédateurs financiers comme lui, l’Honorable cumule les titres, les apparitions et les communiqués et peaufine sa communication.

Un confrère de Burundi. Daily, pourtant souvent critique envers notre ligne éditoriale et quelque fois probablement payé par Suguru, reconnaît lui-même que « les faits donnent matière à débat » et que la concentration des fonctions chez Suguru « soulève des questions objectives de conflits d’intérêts, de compatibilité des rôles et de confusion entre sphères publique et privée » . Même nos adversaires idéologiques admettent donc le problème.

LA CHARITE EMPOISONNEE : QUAND LA PHILANTHROPIE DEVIENT STRATEGIE DE BLANCHIMENT

Dans notre Acte IX, nous avions analysé cette autre facette de la stratégie Suguru : la corruption déguisée en charité. À chaque rassemblement politique, Suguru se distingue par des contributions pharaoniques. Des millions injectés dans des œuvres de bienfaisance : orphelinats, hôpitaux, infrastructures communautaires.

« Il ne partage pas, il investit », confiait un cadre du secteur privé sous anonymat. « Chaque don est une promesse de loyauté achetée ». Comme le disait Cicéron : « Nihil est tam populare quam bonitas » — rien n’est plus populaire que la bonté. Mais quand la bonté devient calcul, elle n’est plus vertu ; elle est stratégie.

Cette « présentation de consultant » participe exactement de la même logique : celle de la captation morale, de l’achat des consciences par l’étalage d’une activité institutionnelle débordante. On veut nous faire croire que Suguru travaille, que Suguru innove, que Suguru modernise. Pendant ce temps, les questions restent sans réponse.

Où sont passés les 72 milliards annuels de la REGIDESO que nous avions documentés dans notre enquête sur le contrat des groupes électrogènes avec Tariq Bashir ? Ce contrat mirifique qui devait rapporter à la « mafia Suguru » la somme vertigineuse de 720 milliards sur dix ans ?

Pourquoi la BANCOBU a-t-elle accordé 120 milliards sans garanties à des sociétés liées à Suguru ?

Comment se fait-il qu’un même homme puisse être à la fois député, président de la CFCIB, président de l’ADB, secrétaire général de SAVONOR, et continuer à remporter des marchés publics ?

LE RESEAU FAMILIAL : QUAND L’EMPIRE DEVIENT DYNASTIE

Ajoutons à cela la dimension familiale de cet empire tentaculaire. L’épouse d’Olivier Suguru, Daniella NZIYUMVIRA, préside la BGF, une banque concurrente de celle qu’il aurait contribué à saigner. Le scénario est diaboliquement cohérent : saigner une institution financière parapublique pour renforcer son fief privé, transférer les dépouilles d’un géant fragilisé vers sa propre structure.

Son beau-frère, Fred Ngoga, haut fonctionnaire à l’Union africaine, s’est illustré par des déclarations ethniques dangereuses avant de présenter des excuses publiques et de fermer son compte X. Des « liaisons dangereuses » qui interrogent sur l’entourage et les méthodes de l’homme fort.

Le poète l’avait écrit : « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. » Dans le cas Suguru, l’adage pourrait être retourné : « Montre-moi qui est dans ta famille, et je te dirai quels contrats tu décroches. »

QUAND LE CUMUL DEVIENT SYSTEME : L’URGENCE D’AGIR

Ce que l’article de l’USAD Burundi présente comme une « dynamique de renforcement institutionnel » ressemble surtout à une opération de blanchiment d’image. Car au-delà des belles formules sur « l’autonomie financière » et la « gouvernance durable », il y a une réalité simple : Suguru est en train de verrouiller l’ensemble des leviers économiques du pays.

Président de la CFCIB, il contrôle la représentation du secteur privé. Ex Président de l’ADB, il orientait les politiques de développement. Député, il vote les lois. Homme d’affaires, il remporte les marchés. La boucle est bouclée.

Comme le souligne un récent article, « son alignement au sein de notre parti le CNDD-FDD vacille, et le temps de la tolérance semble révolu » . Peut-être est-ce pour cela qu’il multiplie les apparitions médiatiques : pour rappeler qu’il est encore là, bien là, malgré les tempêtes.

Le gouvernement burundais ne peut plus détourner le regard. Les citoyens, eux, méritent la vérité : enquêtes indépendantes, audits financiers, limitation stricte des cumuls, et surtout, une barrière entre l’intérêt public et les affaires privées. Il y va de la crédibilité de l’État. Comme le rappelle l’économiste Daron Acemoglu, prix Nobel, « Inclusive economic institutions require secure property rights and economic opportunities not just for the elite but for a broad cross-section of society ». Quand les institutions servent l’élite, la prospérité cesse d’être collective ; elle devient prédatrice.

ENFIN, LA COMEDIE NE MASQUE PAS LA REALITE

Cette énième mise en scène médiatique autour de la « présentation d’un consultant » n’est donc qu’un épisode de plus dans la série « Suguru se raconte ». Pendant que les Burundais cherchent des solutions causées par la mafia financière depuis 2015, l’Honorable cumule les titres, les apparitions et les communiqués.

Comme le dit si bien le proverbe kirundi : « Ibuye riserutse ntiryica isuka » (la pierre visible ne blesse pas la houe). Les pierres sont désormais visibles. Les crédits sans garanties, les surfacturations, les conflits d’intérêts familiaux, les paradis fiscaux — tout cela est désormais public, documenté, prouvé. Reste à savoir si la houe de la justice finira par rencontrer ces pierres.

En attendant, nous continuerons à observer avec attention ces exercices de communication qui, derrière les sourires et les poignées de main, tentent désespérément de masquer une réalité bien moins reluisante.

Quousque tandem abutere, Suguru, patientia nostra ? Jusques à quand abuserez-vous de notre patience ? Jusques à quand croirez-vous pouvoir impunément transformer les institutions de la République en votre domaine privé ?

Fiat lux, et que nul n’en détourne le faisceau.

Par 

Jean Jolès RURIKUNZIRA