La visite d’Évariste Ndayishimiye au Burkina Faso dépasse de loin le cadre d’une simple rencontre protocolaire. Qu’un président en exercice de l’Union africaine se rende à Ouagadougou, échange avec le capitaine Ibrahim Traoré et visite des infrastructures socio-économiques n’est pas un détail diplomatique. C’est un signal politique fort. Il montre qu’entre l’Union africaine et le Burkina Faso, on n’est plus dans la logique d’une rupture totale, mais dans celle d’un contact assumé, prudent et de plus en plus pragmatique.
Certes, l’Union africaine n’a pas renoncé à sa doctrine de rejet des changements anticonstitutionnels de gouvernement. Le Burkina Faso reste marqué par la suspension consécutive au coup d’État de 2022, et rien n’indique que l’organisation continentale ait validé le modèle politique de la transition actuelle. Mais dans les faits, l’UA semble avoir compris une chose essentielle : on ne peut pas durablement isoler un pays devenu central dans les équilibres sahéliens, dans la lutte contre le terrorisme et dans la recomposition politique de l’espace ouest-africain. L’Union africaine ne s’aligne pas sur Ibrahim Traoré, mais elle commence clairement à composer avec lui.
C’est déjà, en soi, un fait politique majeur. Car cela signifie que le Burkina Faso de Traoré s’impose peu à peu comme un acteur qu’on ne peut plus contourner. Mais l’autre enseignement de cette visite est peut-être encore plus important. Il se trouve dans l’intérêt porté aux infrastructures socio-économiques burkinabè. Derrière ce programme, il y a une interrogation plus profonde : que cherche aujourd’hui à construire le Burkina Faso, et pourquoi cette orientation attire-t-elle l’attention au-delà de ses frontières ?
Depuis l’arrivée du capitaine Ibrahim Traoré au pouvoir, une idée forte s’est imposée : tout ce que le Burkina Faso est capable de produire, de transformer ou de valoriser doit se faire au Burkina Faso. Le principe est simple, mais décisif. Il consiste à refuser que les richesses nationales quittent le pays à l’état brut pendant que l’essentiel de la valeur ajoutée se crée ailleurs. Transformer localement, industrialiser sur place, réduire la dépendance extérieure, retenir davantage de richesse dans l’économie nationale : voilà le cœur de cette vision.
Sur le fond, cette orientation est difficile à contester. Pendant trop longtemps, de nombreux pays africains ont exporté leurs matières premières ou leurs productions faiblement valorisées pour ensuite importer des produits transformés à un coût bien plus élevé. Ce modèle appauvrit les États, limite l’industrialisation, freine la création d’emplois qualifiés et maintient une dépendance structurelle vis-à-vis de l’extérieur. Un pays qui exporte brut abandonne à d’autres l’essentiel du profit. Il fournit la ressource, mais laisse ailleurs la transformation, la technologie, les emplois et la richesse.
C’est précisément ce que le Burkina Faso cherche à remettre en cause. Et c’est là que cette expérience peut intéresser le Burundi. Car le Burundi, comme beaucoup d’autres économies africaines, reste confronté au même piège : celui d’une faible transformation locale de ses ressources. Lorsque la valeur ajoutée se crée hors du pays, la nation travaille sans capter pleinement le fruit de son travail. Elle produit, mais d’autres s’enrichissent davantage.
Le président Ndayishimiye aurait donc raison de regarder de près ce qui se fait à Ouagadougou. Non pour copier mécaniquement un modèle, mais pour en retenir une leçon essentielle : aucun pays africain ne peut sérieusement espérer le développement s’il accepte durablement de rester un simple fournisseur de matières premières ou de produits peu transformés. Le vrai développement commence lorsque la richesse produite par le pays commence à être gardée, transformée et multipliée à l’intérieur même du pays.
Évidemment, cette ambition ne se réalise pas par le seul volontarisme. Transformer localement suppose de l’énergie, des infrastructures, des capitaux, des compétences, une stratégie industrielle et une gouvernance cohérente. L’endogénéité n’est pas un slogan magique. C’est une discipline économique. Mais il n’en reste pas moins que le bon sens du principe défendu par Traoré mérite d’être entendu : un pays qui veut être souverain ne peut pas continuer à exporter sa richesse brute et à importer sa propre valeur ajoutée.
Au fond, la visite d’Évariste Ndayishimiye à Ouagadougou met en lumière deux réalités africaines majeures. La première est politique : le Burkina Faso de Traoré, sans être pleinement normalisé, est devenu un interlocuteur incontournable. La seconde est économique : la bataille pour la souveraineté africaine ne se gagnera pas seulement dans les discours ou dans les institutions, mais aussi dans la capacité des États à transformer eux-mêmes ce qu’ils produisent.
C’est peut-être là la vraie leçon de cette visite. Derrière les honneurs officiels et les échanges diplomatiques, une question de fond se pose à toute l’Afrique : voulons-nous continuer à exporter nos ressources et notre avenir, ou sommes-nous enfin prêts à garder chez nous la valeur de ce que nous créons ?
Par Bazikwankana Edmond





