Burundi / Belgique : Ntibantunganya Sylvestre présente son livre sur le génocide des Bahutu de 1972-1973 à l’Institut Egmont

L’ancien Président du Burundi appelle à reconnaître le génocide contre les Hutu du Burundi de 1972-1973 pour construire une paix durable et dénonce le mécanisme colonial qui divise encore les Barundi.

Bruxelles (Belgique), 24/06/2026 (AGNEWS)L’ancien Président du Burundi, Ntibantunganya Sylvestre, était l’invité de l’Institut Egmont, centre bruxellois de réflexion sur les relations internationales, pour présenter son dernier ouvrage, Histoire d’un génocide occulté : Le génocide des Bahutu du Burundi de 1972-1973, lors d’une conférence consacrée aux conséquences historiques et politiques des massacres de 1972-1973.

Ancien président de l’Assemblée nationale, puis Président de la République du Burundi entre 1994 et 1996, Ntibantunganya Sylvestre est revenu sur les événements de 1972 ainsi que sur leurs répercussions durables dans la vie politique burundaise, notamment en les reliant à l’assassinat du Président Ndadaye Melchior en 1993 et aux violences qui ont suivi. Selon l’auteur, l’absence de reconnaissance et de transmission de cette mémoire entretient un cycle de violences et constitue un obstacle à la réconciliation nationale.

Devant un public mêlant universitaires, diplomates et membres de la diaspora burundaise, réuni en présentiel et en ligne, il a plaidé pour une appropriation de l’histoire par les Burundais afin de construire un avenir fondé sur la vérité, la mémoire et la justice. Cette conférence s’inscrivait dans le programme de réflexion de l’Institut Egmont consacré aux enjeux politiques et historiques de la région des Grands Lacs africains.

L’auteur défend depuis plusieurs années cette thèse dans des conférences organisées notamment par le Sénat burundais, où il s’est toujours présenté comme un témoin cherchant « la vérité pour tous » plutôt que comme le porte-parole d’un camp ethnique.

Mais, au-delà de la seule présentation du livre, cette rencontre a mis en avant une question : celle de l’identité burundaise bouleversée par la colonisation, par la christianisation forcée et par l’introduction d’un outil géopolitique colonial fondé sur la racialisation des rapports sociaux. Cette colonisation, celle de « la Croix et la Bannière », a profondément transformé la manière dont les Barundi se pensent eux-mêmes.

À partir de 1911, avec les écrits et les classifications coloniales, notamment ceux de Hans Meyer, se met en place ce que l’on peut appeler « l’outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi ». Cet outil va progressivement imposer une identité coloniale nouvelle, fondée sur la religion chrétienne et sur des catégories ethniques administratives : Hutu, Tutsi, Twa, Ganwa. Cette identité va se substituer à l’ancienne – cosmologique, philosophique et sociale –  des Barundi, fondée sur l’Ubungoma, l’Ubuntu et les imiryango, c’est-à-dire les lignages.

Dans l’ordre ancien d’Ingoma y’Uburundi, les termes Hutu et Tutsi ne renvoyaient pas à des ethnies au sens colonial du terme. Ils s’inscrivaient dans l’Ubumu, système socio-économique traditionnel lié à Mu, à Mukakaryenda, la Femme-Tambour sacré Karyenda. Dans cette organisation, le Hutu représentait le producteur, le travailleur, celui qui exerce un métier dans le privé et qui nourrit la communauté. Le Tutsi, quant à lui, le fonctionnaire de l’état,  était lié au service de l’État-Tambour, Ingoma. La colonisation a arraché ces fonctions à leur sens ancien pour les transformer en identités ethniques opposées.

C’est ainsi que l’unité des Barundi fut brisée. L’être Murundi, autrefois inscrit dans l’Ubungoma, l’Ubuntu et l’umuryango, fut peu à peu enfermé dans une identité coloniale : chrétienne par la religion, ethnique par l’administration, occidentalisée par les institutions. Aujourd’hui encore, le Murundi perçu comme Hutu ou comme Tutsi peut être amené à se penser comme appartenant à une ethnie différente, alors que cette opposition est le produit historique d’un outil mortifère de la colonialité.

Après la présentation de Ntibantunganya Sylvestre, une séance de questions-réponses a montré que cette blessure reste vive. Certains participants, se percevant comme Tutsi, ont exprimé leur opposition à l’usage du terme « génocide », avançant notamment l’argument selon lequel les Hutu auraient commencé les violences, ou parlant de « bandes armées » et de « rébellion ». Ces échanges ont révélé combien le débat sur 1972-1973 demeure enfermé dans les catégories mêmes créées par la colonisation.

Le modérateur belge, héritier symbolique de cette histoire coloniale de « la Croix et la Bannière », assistait ainsi à la réactivation publique du conflit ethnique Hutu-Tutsi. Cette scène illustrait, presque malgré elle, le fonctionnement persistant de l’outil colonial : même lorsque les Barundi se réunissent pour parler de mémoire et de justice, ils sont encore renvoyés aux catégories imposées par la colonialité.

Le 21 décembre 2021. C’est ce jour-là que les deux chambres du Parlement burundais — l’Assemblée nationale et le Sénat, réunies en congrès — ont solennellement reconnu les massacres de 1972-1973 comme un génocide contre les Hutu, au lendemain de la présentation par la Commission Vérité et Réconciliation (CVR), le 20 décembre 2021, de ses conclusions sur la qualification de ces crimes. La signature de la reconnaissance nationale par S.E. le Président Ndayishimiye Évariste, Général Major, est attendue depuis. Les victimes souhaitent commencer leur chemin de résilience.

Pour comprendre 1972, il faut aussi revenir à la fin des années 1960. Après le coup d’État militaire de 1966, porté par de jeunes officiers burundais formés notamment à Saint-Cyr, en France, la République est instaurée en lieu et place du Royaume, Ingoma y’Uburundi, l’État-Tambour millénaire des Barundi. Cette rupture institutionnelle ouvre la voie à la destruction totale de l’Ubumu, système socio-économique traditionnel des Barundi, au profit d’une économie de marché imposée dans le cadre du nouveau Burundi républicain.

Dans cette lecture décoloniale, les Hutu, piliers de l’Ubumu, deviennent alors la colonne vertébrale à abattre. Le génocide contre les Bahutu du Burundi de 1972-1973 apparaît ainsi comme une opération de destruction sociale, politique et économique, lancée par la France, visant à déraciner l’ancien ordre burundais. Selon plusieurs estimations, entre 300 000 et 500 000 personnes auraient été tuées, tandis qu’un million de survivants auraient pris le chemin de l’exil à travers le monde. Le Burundi comptait alors 2,9 millions d’habitants. Dès 1973, l’arrivée de coopérants étrangers, notamment français, et la mise en place de coopératives liées à la banque et au crédit marquent l’entrée forcée du Burundi dans une nouvelle logique économique, étrangère à l’Ubumu.

Pourtant, les Hutu de l’Ubumu ont bel et bien été génocidés par la colonialité. Ce génocide ne peut pas être compris seulement comme un affrontement interne entre Burundais. Il doit être replacé dans une histoire longue : celle de la destruction d’Ingoma y’Uburundi, de la fin de Karyenda, de l’effacement des imiryango, de la christianisation forcée, de l’introduction des institutions occidentales, de la République, de l’économie de marché et des catégories ethniques coloniales.

Dans le monde multipolaire actuel, la question de la justice historique se pose avec une force nouvelle. Depuis 2020, le Sénat burundais réclame à la Belgique et à l’Allemagne une réparation financière de l’ordre de 43 milliards USD pour les préjudices de la période coloniale, ainsi que la restitution des archives liées à cette histoire.

Mais, au-delà de ces deux États, plusieurs puissances et institutions sont indexées dans l’histoire de la colonialité burundaise : le Vatican, l’Angleterre, la France et les États-Unis.

L’Angleterre, la France et le Vatican sont présentés comme les premiers agresseurs à la fin du XIXe siècle. L’Allemagne est interpellée pour l’élaboration initiale de l’outil géopolitique colonial ayant ethnicisé les Barundi.

La Belgique et le Vatican sont mis en cause pour les assassinats des Banyamabanga entre 1920 et 1940, pour la christianisation forcée et pour la destruction de l’Ubungoma, marquée par la fin de Karyenda, le Tambour sacré.

La Belgique est également interpellée pour le décret colonial du 25 décembre 1959, qui détruit les imiryango et d’autres institutions d’Ingoma, l’État-Tambour, afin d’imposer des institutions occidentales et d’introduire le Burundi dans le modèle de l’État démocratique libéral occidental.

Le Vatican, les États-Unis, la Belgique et la France sont également indexés dans la fin d’Ingoma y’Uburundi, dans le coup d’État de 1965-1966 et dans l’exil forcé du Mwami Mwambutsa Bangiricenge.

La France est particulièrement interpellée pour le régicide de 1972, avec l’assassinat du Mwami Ntare Ndizeye, ainsi que pour le génocide contre les Hutu du Burundi de 1972-1973.

Les États-Unis et la France sont, quant à eux, questionnés pour les événements de Ntega-Marangara et pour la guerre civile du Burundi de 1993 à 2003, y compris les camps de concentration et de regroupement Hutu – Tutsi de 1996 à 2002.

Les États-Unis, la France et la Belgique sont aussi interpellés pour l’instauration des quotas ethniques dans l’Accord d’Arusha et dans la Constitution burundaise après 1996. Ces quotas, présentés comme des mécanismes d’équilibre, peuvent aussi être lus comme une institutionnalisation durable de l’outil raciste colonial Hutu-Tutsi, permettant à tout moment la réactivation d’un projet de confrontation ou de génocide.

Enfin, les États-Unis, le Vatican, la France et la Belgique sont indexés dans le coup d’État militaire raté de 2015, qui visait à déstabiliser le Burundi dans un contexte géopolitique marqué notamment par les rapports de force autour de la Chine.

Voilà les grands dossiers qui lient encore le Burundi d’aujourd’hui aux États et institutions impliqués dans la colonialité qui l’a frappé.

Dans ce contexte, la conférence de Ntibantunganya Sylvestre à l’Institut Egmont ne fut pas seulement une présentation de livre. Elle fut un moment de mémoire, de confrontation historique et de rappel politique. Elle a montré que le Burundi ne pourra construire une paix durable qu’en regardant son histoire en face, en reconnaissant les victimes, en déconstruisant les catégories coloniales et en réhabilitant l’identité profonde des Barundi : celle de l’Ubungoma, de l’Ubuntu, des imiryango et d’Ingoma y’Uburundi.

Le Burundi, avec la Belgique et l’Allemagne, a déjà entrepris depuis quelques années un parcours décolonial, ouvrant la voie à une relecture profonde des relations historiques entre l’Afrique et l’Europe. Mais ce parcours ne pourra aboutir que s’il s’accompagne de vérité, de reconnaissance, de réparation et de justice internationale.

Références bibliographiques

• Ntibantunganya, Sylvestre. Histoire d’un génocide occulté : Le génocide des Bahutu du Burundi de 1972-1973. Bruxelles : Sigumugani, 2025.

• Kubwayo Félix, La lente reconnaissance du génocide de 1972 contre les Hutu du Burundi, Bruxelles, 2025.

• Kubwayo Félix, Mémorandum sur les massacres répétitifs des Hutu du Burundi de l’indépendance à 1992: Appel à la conscience mondiale, Bruxelles, 2025.

• Harerimana, Éric-Innocent. Umurundi, une identité inclusive. Bruxelles : Éditions Iwacu, 2025.

• Nahimana Karolero, Pascal. Burundi : La diaspora burundaise : Du monde, de Belgique et d’ailleurs — Histoire, trajectoires et ancrage. Bruxelles : Génération Afrique, 2025.

• Baranyanka Charles, Le Burundi face à la Croix et à la Bannière, Bruxelles, 2015. (« La Croix et la Bannière » désigne l’alliance historique entre le Vatican, la France – notamment via les Pères Blancs de Lavigerie –, l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis contre l’ordre traditionnel burundais depuis le XIXᵉ siècle.)

• Nahimana Karolero, Pascal. Histoire du Burundi : Les grandes dates de l’histoire des Barundi et de l’État millénaire africain — Ingoma y’Uburundi. Bruxelles : Génération Afrique, 2024.

• Nahimana Karolero, Pascal. Réfugiés du Burundi — Quand Ingoma s’est tu. Histoire géopolitique d’un peuple brisé par la colonialité. Bruxelles : Génération Afrique, 2025.

• Nahimana Karolero, Pascal. Histoire des imiryango : Les Bajiji — Abajiji, Bajiji, Wajiji, Jiji : Du Burundi au Mwene Mwezi : À l’origine de l’Ubungoma, d’Ingoma et de l’Ubumu : Cosmologie, État et système socio-économique du tambour sacré. Bruxelles : Génération Afrique, 2026.

• Nahimana Karolero, Pascal. La Guerre civile du Burundi (1993-2003). Face à la globalisation unipolaire américaine néolibérale. Bruxelles : Génération Afrique, 2024.

• Nahimana Karolero, Pascal. Camps de concentration du Burundi (1996-2002) : les oubliés des collines — Mémoires d’un peuple enchaîné. Bruxelles : Génération Afrique, 2025.

• Mbonyingingo, Leona. L’Épouse du tambour. Montréal, 2025.

• Pini-Pini, Nsasay. Tribunal de l’Histoire africaine, Tome 1 : Réquisitoire contre l’Europe christianisée, en hommage à E. D. Morel (1873-1924/2024). Collection Historiographie du Monde contemporain. Douala : Éditions Cheikh Anta Diop (Edi-CAD), 2024.

• Rugurika, Mathias. Repères historiques du Burundi, Tome 1 : De la période précoloniale à l’indépendance du 1er juillet 1962. 2022.

• Burundi – Rwanda : L’outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi :
https://burundi-agnews.org/burundi-rwanda-loutil-raciste-geopolitique-colonial-du-conflit-interethnique-hutu-tutsi/

Note sur la colonialité et l’impérialisme occidental

En février 2025, l’Union africaine a officiellement qualifié l’esclavage, la déportation et la colonisation de crimes contre l’humanité et d’actes de génocide contre les peuples africains. Cette décision, adoptée lors de la 38ᵉ session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine à Addis-Abeba, marque un tournant dans la quête de justice historique pour le continent africain.

Le 25 mars 2026, à l’occasion de la Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution historique qualifiant la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé de crime d’une extrême gravité contre l’humanité.

DAM, NY, AGNEWS — burundi-agnews.org — Dimanche 28 juin 2026
Photo : Ntibantunganya Sylvestre, Institut Egmont