Ces sculptures antiques du Nigeria qui ont bouleversé l’histoire de l’Afrique
Longtemps ignorées, les mystérieuses terres cuites mises au jour dans les mines du centre du Nigeria ont bouleversé l’histoire de l’Afrique. Datées de plusieurs siècles avant notre ère, les sculptures Nok ont révélé l’existence d’une société maîtrisant déjà l’art de la céramique et la métallurgie du fer, de quoi faire voler en éclats les préjugés eurocentrés sur les civilisations anciennes d’Afrique subsaharienne.

Pendant des décennies, les terres cuites Nok ont été regardées comme des anomalies… Trop anciennes, trop élaborées, trop éloignées des modèles admis par une partie du monde universitaire occidental. Leur découverte au centre du Nigeria allait pourtant contraindre les chercheurs à revoir en profondeur leur vision de l’histoire de l’Afrique subsaharienne, comme l’ont rappelé nos confrères de National Geographic. Tout commence dans les environs du plateau de Jos, une région riche en étain exploitée dès la fin du XIXe siècle par la Royal Niger Company.

Dans les galeries et les remblais des mines, les ouvriers mettent régulièrement au jour des morceaux de poterie. Ces fragments sont généralement abandonnés, parfois même détruits, car certains habitants les considèrent comme de mauvais présages. En 1928, une petite tête de singe en terre cuite attire néanmoins l’attention. Le directeur de la mine, le lieutenant-colonel John Dent Young, décide de la faire transférer au musée de Jos, mais il faudra attendre quinze ans pour qu’un nouvel objet déclenche une véritable enquête.

Une tête en terre cuite utilisée comme… épouvantail

En 1943, un mineur découvre une tête sculptée qu’il rapporte chez lui. Ne mesurant pas sa valeur, il l’installe dans son champ pour effrayer les oiseaux. L’objet est finalement remarqué par un ingénieur britannique, qui le montre à Bernard Fagg, archéologue alors employé par l’administration coloniale. Celui-ci comprend immédiatement que la pièce ne ressemble à aucune tradition artistique alors connue.

Son style rappelle celui de la tête de singe découverte en 1928, mais ses traits, sa facture et son expressivité laissent supposer l’existence d’une civilisation ancienne encore inconnue. La sculpture prendra plus tard le nom de Tête de Jemaa, en référence au village où elle a été trouvée. Bernard Fagg entreprend alors de parcourir le centre du Nigeria.

Il interroge les mineurs, les habitants et les responsables locaux. Il découvre que des objets comparables ont été retrouvés pendant des années dans des lieux très différents comme dans les graviers des mines, sous un terrain de hockey ou encore au sommet de collines rocheuses. Grâce à ses fouilles, à des achats et à la coopération des populations locales, il parvient à réunir près de 200 terres cuites partageant les mêmes caractéristiques stylistiques.

Une datation qui bouleverse les certitudes

La question de leur ancienneté devient rapidement centrale. Les premières analyses des couches de terrain indiquent une datation autour de 500 avant J.-C. Ce résultat provoque un véritable choc car à l’époque, une partie du monde académique continue d’affirmer qu’aucune société complexe, capable de maîtriser la céramique et de produire un art aussi élaboré, n’existait en Afrique subsaharienne à une période aussi reculée…

 

Les progrès scientifiques permettent ensuite de multiplier les vérifications. Les restes organiques incrustés dans les terres cuites sont étudiés grâce au carbone 14, tandis que les objets eux-mêmes sont analysés par thermoluminescence. Les résultats confirment leur ancienneté et plusieurs pièces remontent à une période comprise entre 440 avant J.-C. et 200 après J.-C. Des recherches plus récentes ont même repoussé l’apparition de la tradition sculpturale Nok jusqu’au IXe siècle avant notre ère. Ces œuvres constituent ainsi la plus ancienne tradition sculpturale connue d’Afrique, en dehors de l’Égypte.

Des artisans à la maîtrise remarquable !

Les sculptures Nok étaient fabriquées sans tour de potier. En effet, les artisans superposaient des boudins d’argile afin de construire progressivement la forme, avant d’en lisser minutieusement la surface. Les yeux, les narines, la bouche et parfois les oreilles étaient perforés. Ces ouvertures accentuaient l’expressivité des visages, mais avaient aussi une fonction pratique, celle de permettre à l’air de circuler pendant la cuisson afin de limiter le risque de fissures.

Après leur modelage, les statues étaient laissées à sécher au soleil, puis placées dans un four. Certaines avaient initialement une surface particulièrement lisse, obtenue grâce à une fine couche d’argile liquide. Avec le temps, celle-ci s’est souvent érodée pour laisser apparaître une matière plus rugueuse et granuleuse. Les terres cuites prennent des formes variées et certaines ne représentent que des têtes, tandis que d’autres montrent des bustes, des personnages entiers ou des groupes. Les plus grandes atteignent près de 70 centimètres. Les figures humaines sont majoritaires. Hommes et femmes apparaissent généralement le torse nu, les parties génitales couvertes par un vêtement.

Ils portent de lourds colliers, des bracelets aux avant-bras et des ornements aux chevilles. Leurs coiffures sont particulièrement élaborées avec des tresses retombant sur les oreilles, les cheveux relevés en chignons, des bandeaux au-dessus du front ou des trous destinés, peut-être, à recevoir des plumes. Les visages se reconnaissent souvent à leurs yeux triangulaires, leurs sourcils reprenant la forme de la paupière inférieure et leurs têtes allongées, cylindriques ou coniques. Certains hommes portent une moustache ou une petite barbe sous le menton.

Chefs, prêtres, musiciens ou captifs ?

L’identité précise des personnes représentées demeure incertaine. Les bijoux, les postures et les coiffures ont toutefois permis aux chercheurs d’identifier plusieurs catégories possibles : chefs, dignitaires, prêtres, musiciens ou prisonniers de guerre. Certaines œuvres semblent également montrer des maladies ou des particularités physiques. Des chercheurs ont ainsi cru reconnaître des cas de paralysie faciale ou d’éléphantiasis. Ces représentations pourraient offrir un rare aperçu des réalités sanitaires et sociales vécues par les populations du Nigeria ancien.

La fonction de ces statues reste, elle aussi, énigmatique. Bernard Fagg avait d’abord imaginé qu’elles intervenaient dans des rites liés à la métallurgie. D’autres chercheurs, eux, ont proposé qu’elles aient servi de totems, qu’elles aient favorisé les récoltes ou qu’elles aient joué un rôle dans le culte des ancêtres. Dans les années 2000, l’archéologue allemand Peter Breunig a renouvelé les recherches sur la culture Nok. Son équipe a découvert plusieurs ensembles de fragments enterrés à proximité de lieux interprétés comme des sépultures.

Les sculptures semblaient avoir été brisées intentionnellement avant d’être déposées dans le sol, parfois sur un lit de pierres associé à des restes de charbon. Ces observations ont conduit à une nouvelle hypothèse : les terres cuites auraient pu être détruites puis enterrées dans le cadre de cérémonies funéraires complexes. Leur signification exacte demeure toutefois inconnue. La tradition artistique Nok commence à décliner vers le IVe siècle avant J.-C. avant de disparaître au début de notre ère.

Une découverte menacée par le pillage

La présentation des sculptures au British Museum, en 1947, leur apporte une renommée internationale. Mais ce succès a aussi de lourdes conséquences. La demande des collectionneurs européens et américains encourage des centaines de fouilles clandestines… Des objets sont arrachés au sol sans relevés scientifiques, détruisant leur contexte archéologique et privant les chercheurs d’informations essentielles.

À ce pillage s’ajoute progressivement un marché de la contrefaçon. La valeur élevée des terres cuites Nok entraîne la fabrication de nombreux faux, si bien que l’authenticité de certaines pièces conservées dans des collections privées ou même dans des musées reste aujourd’hui contestée. Malgré ces destructions, les œuvres Nok ont profondément transformé la connaissance de l’histoire africaine et ont bien démontré qu’une société ancienne du centre du Nigeria maîtrisait déjà la céramique, la métallurgie du fer et un langage artistique d’une grande sophistication.

Article de Kahina Boudjidj