Burundi  : Karyenda, Mukakaryenda et Buryenda — Ingoma, un État-tambour millénaire

Avant la colonisation, le Burundi organisait tout son ordre politique et spirituel autour du tambour sacré Karyenda et de sa contrepartie divine, Mukakaryenda. Leur palais, Buryenda, fut détruit en 1974 sur ordre de l’ancien président Micombero Michel . Un demi-siècle plus tard, des Barundi de Muramvya réclament sa reconstitution.

Gitega, 25/08/2026 (BDIAGNEWS) — Le Burundi, Ingoma y’Uburundi, est un vieil « État-tambour : Ingoma » millénaire en Afrique, porté par l’Ubungoma, la cosmologie du Tambour, celle du son et de la vibration.

Karyenda était le nom du tambour royal (ingoma y’ubwami) le plus important du Burundi, représentant le pays. Il était fabriqué dans un arbre appelé « umurama », dont il fallait choisir précisément l’essence et le moment de la coupe. Cet arbre était appelé « amabere ya Karyenda » (« les seins de Karyenda »), planté par  les « abaganwa ba Karyenda ». Il fallait éviter qu’un serpent appelé « inkoma » n’y grimpe.  Bien que l’on parle de Karyenda au masculin en français, il s’agit en réalité d’une femme-tambour, appelée Mukakaryenda — la divinité suprême des Barundi, dont la manifestation dans notre monde manifesté est Imana.

Son palais sacré était Buryenda, une institution, un organe d’Ingoma, Karyenda, appelé « ingoro ya Karyenda ». Buryenda (palais de Karyenda/Mukakaryenda et des Bami b’Ijuru ) était, avec Nyamugari ( palais d’Imana et des Bami b’Isi ), les institutions principales composant Ingoma, l’État-tambour.  Icahi — à la fois la peau du tambour et un organe d’Ingoma — rassemblait les bataka ou bakuru des miryango (lignages) des Barundi. Cette institution, véritable thermomètre social pour les bami, était protégée par les Hima (Bahima), des êtres divins incarnant la pureté de Mukakaryenda dans ce lieu sacré. Chaque muryango, chaque son du tambour, représentait une vibration, une destinée, une forme, un esprit, une vache — « inka ». Les Hima avaient pour fonction de garder ces vaches, gardiens des esprits des Barundi. Pendant une partie de l’année, Buryenda abritait Karyenda et Mukakaryenda ; le reste du temps, Karyenda se déplaçait auprès des Bajiji, parmi les Bami b’Ijuru (Ntare wi Nkoma, Nzobe yi Kirwa, Mutaga wa Magamba et Mwambutsa wa Magamba).

Selon l’Ubungoma, Mukakaryenda incarnait la divinité suprême dans le monde non manifesté (comparable au Noun égyptien), représentée par les Bami b’Ijuru. Les Bami b’Isi (Ntare, Mwezi, Mutaga, Mwambutsa), eux, représentaient Imana sur Terre — la manifestation de cette divinité dans le monde manifesté. Ainsi, Buryenda était le palais de la divinité suprême et des Bami b’Ijuru, tandis que Nyamugari était celui d’Imana, représenté par les Bami b’Isi. À chacun de ces deux palais correspondaient des Baganwa — les Baganwa ba Nyamugari et les Baganwa ba Buryenda — tous étant, en définitive, des Baganwa ba Karyenda.  En pleine colonisation, après la conversion forcée de Mukakaryenda au christianisme en 1929 — Ruburisoni devenant Maria Ruburisoni —, Buryenda fut peu à peu délaissé à mesure que l’Ubungoma cédait la place au christianisme. Entre 1930 et 1940, Karyenda et Buryenda disparurent totalement.

Selon Hakizimana Helménégilde, Buryenda se trouvait au milieu de l’ancien enclos royal, à proximité de l’actuel lycée de Muramvya, au centre du Burundi. Ndayisaba Eric, Ingoro ya Karyenda se trouvait à la cour royale de Muramvya.  Batungwanayo Aloïs témoigne : « Oui, j’y suis allé. C’est dans les anciennes provinces, à Muramvya, dans la commune Bukeye, sur la colline Gikonge, juste en dessous du site de Sàaga. ». Il ne subsiste aujourd’hui que quelques ficus (ibivumu) — les dragonniers (ibitongati) et les érythrines (imirinzi) ne sont plus guère reconnaissables — ainsi que des pierres formant une fondation circulaire.  Hakizimana Helménégilde, un amoureux d’Ingoma y’Uburundi résidant à Muramvya, ajoute :  « Buryenda était une maison circulaire ; une hutte pas en paille, ni en bois, mais en béton, de bas en haut. Juste à côté, il y avait un arbre-mémoire, ou ikigabiro en langue nationale… C’est l’ancien président Micombero Michel  qui a ordonné la destruction de la maison, en 1974 ».  En 1965, alors qu’il n’était encore que premier ministre sous le règne du Mwami Ntare Ndizeye, Micombero s’était déjà vu refuser l’accès à l’intérieur de Buryenda par un Munyamabanga, tandis que le mwami, lui, y était entré. Selon l’Ubungoma, il était en effet interdit à toute personne hima d’y pénétrer — or Micombero était hima, du muryango des Bashaba, dont un aïeul s’était illustré aux côtés des Badasigana (l’armée du mwami Mwezi Gisabo) dans les batailles livrées aux Allemands à la fin du 19ème siècle. Les êtres dont la fonction est celle de Hima — un être muhima — proviennent de plusieurs miryango, liés à Karyenda (Mukakaryenda, la femme-tambour, la divinité suprême), le tambour sacré, l’institution. La fonction de l’être-Hima consiste à protéger, à sécuriser et à préserver l’harmonie entre les miryango des Barundi. Les Hima sont des êtres au cœur pur ou au caractère pur. Ces êtres sont le caractère caché de Karyenda elle-même, des êtres divins. Les Banyamabanga disaient qu’un Hima qui pénètre dans Buryenda, c’est comme si une femme jouait du tambour. Neuf ans plus tard, quand Micombero fut à son tour président de la République, il ordonna la destruction de la maisonnette — certainement sous injonction du Vatican, soit la Croix et la Bannière, en guerre contre Ingoma y’Uburundi depuis le 19ème siècle.

Comme patrimoine sacré des Barundi, de nombreux Barundi, dont les habitants de Muramvya, souhaitent que Buryenda, ce palais, soit réhabilité. Hakizimana : « C’est faisable ; il y a lieu de chercher des photos pour la reconstituer comme elle était à l’époque ».

Références

  • Buryenda n’est plus, Karyenda non plus. Une perte ? — https://akanyaburunga.wordpress.com/2015/11/10/buryenda-nest-plus-karyenda-non-plus-une-perte/
  • Mbonyingingo, Leona. L’Épouse du tambour. Montréal, 2025.
  • Baranyanka, Charles. Le Burundi face à la Croix et à la Bannière. Bruxelles, 2015.
  • Nahimana Karolero, Pascal. Histoire du Burundi : Les grandes dates de l’histoire des Barundi et de l’État millénaire africain — Ingoma y’Uburundi. Bruxelles : Génération Afrique, 2024.
  • Nahimana Karolero, Pascal. Réfugiés du Burundi — Quand Ingoma s’est tu. Histoire géopolitique d’un peuple brisé par la colonialité. Bruxelles : Génération Afrique, 2025.
  • Nahimana Karolero, Pascal. Histoire des imiryango : Les Bajiji — Abajiji, Bajiji, Wajiji, Jiji : À l’origine de l’Ubungoma, d’Ingoma et de l’Ubumu. Génération Afrique, 2026.
  • Ndoricimpa, Léonidas, et Claude Guillet, dir. L’arbre-mémoire : traditions orales du Burundi. Paris : Karthala ; Bujumbura : Centre de Civilisation burundaise, 1984.
  • Gahama, Joseph. Le Burundi sous administration belge. Paris : Karthala, 1983.
  • Rugurika, Mathias. Repères historiques du Burundi : Tome 1 : de la période précoloniale à l’indépendance, le 1er juillet 1962. 2022.

    

Sources : Nahimana P. , BDIAGNEWS | burundi-agnews.org | 25 août 2026 | Photo : Bdiagnews, RTNB @RTNBurundi