Lettre ouverte à la BRB :  Après les crédits mafieux de plus de 120 milliards de BIF à la BANCOBU par l’oligarque Olivier Suguru, 814 957 euros évaporés à la BRB

Lettre ouverte à Monsieur le Gouverneur de la Banque de la République du Burundi

Monsieur le Gouverneur,

Après le vol de 2024, ni responsables nommés ni fonds récupérés. Pendant ce temps, les alertes sur les crédits mafieux liés à l’oligarque Olivier Suguru restent, elles aussi, sans réponse de la Banque centrale.

Il est des silences qui tuent. Il est des omissions qui, ipso facto, deviennent des complicités.

La disparition de 814 957 euros(environ 2,8 milliards de francs burundais)des avoirs de la Banque de la République du Burundi (BRB) n’est pas un incident comptable. C’est une hémorragie. Une hémorragie qui, si elle n’est pas jugulée, finira par exsanguiner l’économie burundaise toute entière.

Les faits, têtus, sont désormais publics. En 2024, la BRB a été victime d’une cyberattaque. Des documents falsifiés de la REGIDESO ont été utilisés pour ordonner un transfert vers un compte bancaire en Pologne. Ce n’est pas la BRB qui a donné l’alerte. Ce sont les autorités polonaises. Le parquet de Gdańsk a contacté Bujumbura en 2025, croyant d’abord que les fonds appartenaient à la REGIDESO. La REGIDESO a dû démentir : « Aucun argent n’a été retiré des comptes de la REGIDESO ».

La première question est d’une simplicité déconcertante : comment une transaction de plus de 800 000 euros a-t-elle pu quitter les comptes d’une banque centrale sans que ses propres mécanismes de contrôle ne déclenchent la moindre alerte ?

Ce ne sont pas des questions sensationnalistes. Ce sont les questions élémentaires qu’exige toute opération financière internationale de cette magnitude. Resipsaloquitur – la chose parle d’elle-même. Et ce qu’elle dit est accablant.

L’anatomie d’une défaillance systémique

Une banque centrale n’est pas une boutique de quartier. Ses procédures de validation, ses dispositifs anti-blanchiment, ses systèmes de filtrage et de surveillance des transactions sont, du moins en théorie, conçus pour être infranchissables.

Alors, techniquement, que s’est-il passé ?

  • Qui a introduit l’ordre de paiement ? Avec quelles habilitations ?
  • Combien de niveaux de validation étaient requis ? Le mécanisme de double validation (« maker-checker ») a-t-il fonctionné ?
  • Quel était le motif économique déclaré ? Quels documents accompagnaient le transfert ?
  • Le système a-t-il déclenché une alerte de transaction inhabituelle ? Si oui, pourquoi n’a-t-elle pas été traitée ?
  • À quel moment la BRB a-t-elle constaté l’anomalie ? Pourquoi le transfert n’a-t-il pas été bloqué ou rappelé avant son règlement définitif ?

La BRB affirme elle-même, dans sa propre documentation, qu’elle assure la régulation et la surveillance des systèmes et moyens de paiement, avec pour objectif leur sécurité, leur fiabilité et leur résilience. Quid de ce transfert ?

Le plus troublant n’est pas tant l’existence d’une cyberattaque – elles sont monnaie courante – que la facilité avec laquelle les cybercriminels ont pu contourner l’ensemble du dispositif. Des documents falsifiés de la REGIDESO ont suffi. Aucun contrôle n’a permis de détecter la supercherie. Aucun agent n’a jugé anormal qu’une institution publique transfère près d’un million d’euros vers la Pologne sans que cela corresponde à un marché, à un appel d’offres, à une procédure documentée.

Pourquoi la Pologne a-t-elle vu ce que la BRB n’a pas vu ?

C’est la question la plus embarrassante. Les autorités polonaises ont identifié les fonds, contacté le Burundi, et ouvert une enquête. Elles ont fait leur travail. La BRB, elle, a attendu. Elle a laissé l’affaire s’enliser pendant plus d’un an avant que l’OLUCOME ne force la porte du silence.

Gabriel Rufyiri, président de l’Observatoire de Lutte contre la Corruption et les Malversations Économiques (OLUCOME), a été clair : « Nous devons savoir aujourd’hui qui a été impliqué dans ce vol ».

Où est passé l’argent ?

Deux ans après les faits, la réponse officielle est glaçante : les 814 957 euros n’ont toujours pas été récupérés. Les autorités burundaises et polonaises poursuivraient leurs investigations. Mais où sont les fonds aujourd’hui ? Ont-ils été gelés ? Retirés ? Sur quel compte ont-ils atterri ? Des demandes de saisie ou de restitution ont-elles été introduites ? Quel montant peut encore être récupéré ?

Et surtout : qui assume la responsabilité institutionnelle de la perte ?

Et pendant ce temps, que faisait le régulateur face aux alertes BANCOBU ?

Cette affaire prend une dimension vertigineuse lorsqu’on la met en perspective avec ce qui se passe à la Banque Commerciale du Burundi (BANCOBU).

Cela fait plus de deux ans que nous alertons sur des crédits mafieux au niveau de cette institution. Notre « Acte VIII », publié le 21 octobre 2025, a révélé qu’un crédit toxique de 120 milliards de francs burundais,équivalent à plusieurs budgets ministériels annuels – avait été accordé sans garanties substantielles à des sociétés et des personnes liées à l’oligarque Olivier Suguru. Un véritable affront au bon sens. Une insulte au peuple burundais.

Dans des publications ultérieures, nous avons documenté que des agents de la BANCOBU seraient impliqués dans un trafic de devises alimentant le marché noir de Bujumbura, déstabilisant davantage notre monnaie. Pecunia non olet, disaient les Romains : l’argent n’a pas d’odeur. Mais lorsqu’il est puisé dans les réserves d’une banque publique et qu’il termine sa course dans des circuits opaques, il laisse derrière lui une traînée nauséabonde que même les parfums les plus sophistiqués ne sauraient masquer.

Monsieur le Gouverneur, en tant que Régulateur, qu’avez-vous fait de ces alertes ?

La BRB est l’autorité de supervision du secteur bancaire. Elle dispose de pouvoirs réglementaires et de contrôle. Ses propres textes prévoient des obligations relatives à la gouvernance, à la gestion des risques, au contrôle interne et à la lutte contre le blanchiment.

Alors, concrètement :

  • Un audit a-t-il été diligenté à la BANCOBU ?
  • Une inspection sur place a-t-elle été ordonnée ?
  • Une analyse prudentielle du portefeuille de crédits a-t-elle été réalisée ?
  • Les garanties ont-elles été examinées ?
  • Les conflits d’intérêts ont-ils été testés ?
  • Des sanctions ont-elles été prononcées ?

Le silence assourdissant de la Banque centrale face à ces révélations n’est pas neutre. Il est une forme de complicité passive. Quiscustodietipsos custodes ? Qui garde les gardiens ? La BRB, garante de la stabilité financière du pays, semble avoir abdiqué face aux prédateurs qui veulent phagocyter l’économie burundaise.

Une reconnaissance qui sème l’ambiguïté

Depuis quelques jours, certains commentaires évoquent une « reconnaissance du vol par les cybercriminels ». Soyons rigoureux. Les sources disponibles ne montrent pas que les cybercriminels eux-mêmes auraient reconnu les faits. Ce qui est documenté, c’est que la BRB a reconnu le vol et que les investigations se poursuivent. Aucun suspect n’a été publiquement identifié.

Cette nuance est essentielle. Car lorsqu’une institution confirme un vol mais que les auteurs, le mécanisme précis et les responsabilités ne sont pas expliqués publiquement, le silence devient mécaniquement un terreau pour les rumeurs. Et les rumeurs, dans un pays qui a tant besoin de confiance, sont un poison.

Ce que le Burundi attend de vous

Monsieur le Gouverneur, le peuple burundais ne vous demande pas l’impossible. Il vous demande la vérité. Il vous demande une chronologie : date de l’intrusion, système compromis, ordre de paiement, validation, bénéficiaire, banque correspondante, alerte, découverte, gel éventuel, enquête, récupération éventuelle.

Il vous demande de nommer les responsables. Pas des boucs émissaires. Pas des lampistes. Les vrais responsables : ceux qui ont initié, validé, exécuté, et ceux qui ont laissé faire.

Il vous demande de récupérer l’argent. Ou, à défaut, d’expliquer pourquoi cela semble impossible.

Il vous demande, enfin, de rendre des comptes sur la BANCOBU. Sur les 120 milliards évaporés. Sur les alertes ignorées. Sur les crédits mafieux qui continuent de saigner une banque semi-publique pendant que des petits entrepreneurs se voient refuser des prêts pour élever des poules et des lapins.

Nemo est supra legem. Personne n’est au-dessus de la loi.

Il est temps d’arrêter d’être laxiste.

Acta non verba. Des actes, pas des paroles.

Fiat lux. Que toute la lumière soit faite.

Respectueusement,

Jean Jolès Rurikunzira