Dans l’arène diplomatique des Grands Lacs, certains hommes parlent pour exister, d’autres existent parce qu’ils agissent. Depuis sa nomination comme ambassadeur du Burundi auprès du Royaume de Belgique, du Luxembourg et de l’Union européenne, Thérence Ntahiraja s’est imposé comme l’un des artisans du réchauffement spectaculaire des relations entre le Burundi et l’Europe. Levée des sanctions européennes, rétablissement du dialogue politique avec Bruxelles, repositionnement diplomatique du Burundi dans les institutions européennes : autant de résultats tangibles que même ses détracteurs peinent à effacer. Son intervention du 22 mai 2026 sur Buja TV, loin d’être un « appel à la guerre » comme l’affirment certains relais pro-Kigali, apparaît plutôt comme une radiographie froide et méthodique des fractures sécuritaires qui rongent la région des Grands Lacs depuis trois décennies.
L’homme parle avec le poids d’un parcours rare : ancien gouverneur, haut cadre du ministère de l’Intérieur et de la Sécurité publique, ancien haut responsable à la Présidence burundaise et aujourd’hui diplomate chevronné au cœur de l’Europe. Son expérience ressemble à une bibliothèque vivante des crises régionales. Et c’est précisément cette maîtrise des dossiers sécuritaires et géopolitiques qui semble déranger ses adversaires.
L’intervention de l’ambassadeur sur Buja TV n’avait pourtant rien d’un manifeste belliqueux. Elle relevait davantage d’une mise en garde géopolitique nourrie par l’histoire récente de la région. Pendant plus d’une heure, Ntahiraja a déroulé une lecture sécuritaire structurée des tensions régionales, avec une constance analytique qui contrastait avec l’émotion et les caricatures relayées ensuite sur les réseaux sociaux.
Une lecture sécuritaire enracinée dans l’histoire des Grands Lacs
Sur la question de l’agression rwandaise dans la région depuis 1996, l’ambassadeur n’a fait que rappeler ce que plusieurs rapports internationaux documentent depuis des années. Le célèbre « Mapping Report » des Nations unies publié en 2010 évoque des crimes massifs commis en République démocratique du Congo et parle d’un conflit ayant causé des millions de morts dans la région.
Ainsi, lorsque Ntahiraja affirme que le Rwanda porte une lourde responsabilité dans l’instabilité chronique des Grands Lacs, il ne fait que reprendre des analyses déjà formulées par des experts onusiens, des chercheurs internationaux et même certaines chancelleries occidentales.
De plus, plusieurs hauts gradés rwandais ont déjà été visés par des sanctions occidentales liées à la déstabilisation de l’Est de la RDC et au soutien au M23. Même au Parlement européen et dans plusieurs capitales occidentales, les appels à des sanctions plus fermes contre Kigali se multiplient.
L’ambassadeur burundais s’inscrit donc dans une ligne diplomatique claire. D’ailleurs, lors d’une récente intervention à Strasbourg devant des responsables européens, il avait plaidé pour des sanctions exemplaires contre Kigali, estimant que « le Rwanda ne comprend que le langage des sanctions et du rapport de force ». Cette posture rejoint aujourd’hui les voix congolaises qui demandent un durcissement européen face au rôle du Rwanda dans l’Est de la RDC.
Des propos déformés à dessein
Les critiques venues des milieux proches du pouvoir rwandais et relayées par les communicants des services du renseignement rwandais reposent principalement sur une déformation de ses propos.
À aucun moment Ntahiraja n’a déclaré que le Burundi allait attaquer le Rwanda. Il n’a jamais non plus appelé une population ou un Etat à mener une offensive contre Kigali.
Son propos était plus subtil : lorsqu’un conflit dure pendant des décennies, lorsqu’un peuple vit l’exil, les humiliations, les traques et les massacres répétés, il devient possible qu’un jour certains individus veuillent se venger de ceux qu’ils considèrent comme responsables de leurs souffrances.
C’était une analyse politique, presque sociologique, et non une menace diplomatique.
La nuance est fondamentale.
Mais dans une région où la propagande fonctionne parfois comme une usine à fumée, certains relais médiatiques ont préféré transformer une réflexion analytique en pseudo-déclaration de guerre.
Le spectre du FDLR : un narratif devenu un fonds de commerce politique
Autre élément frappant : les accusations prétendant que l’ambassadeur soutiendrait les FDLR.
Or, dans son intervention, Ntahiraja n’a jamais mentionné les FDLR.
Cette obsession permanente autour des FDLR est devenue, pour Kigali, une sorte de colonne vertébrale narrative permettant de justifier sa présence militaire en RDC. Beaucoup d’observateurs régionaux estiment d’ailleurs que ce discours sert souvent de prétexte géopolitique pour maintenir une influence stratégique et économique dans l’Est congolais.
L’ambassadeur a simplement rappelé une évidence :Réduire toute opposition rwandaise aux FDLR relève donc d’un raccourci politique simpliste.
Le paradoxe Olivier Nduhungirehe
Les réactions particulièrement virulentes de Olivier Nduhungirehe ont surpris plus d’un observateur.
L’ancien réfugié politique du régime rwandais connaît pourtant mieux que quiconque la réalité des tensions régionales et les mécanismes de l’exil politique.
Ironie de l’histoire : celui qui dénonce aujourd’hui les propos de Ntahiraja fut lui-même contraint à l’exil dans sa jeunesse avant de revenir dans l’appareil étatique rwandais.
Difficile dès lors d’ignorer le fond du raisonnement développé par l’ambassadeur burundais : lorsqu’un système politique produit continuellement des exilés, des opposants traqués et des frustrations accumulées pendant des décennies, le risque d’un retour de flamme demeure une hypothèse géopolitique crédible.
Les tensions Burundi-Rwanda : une fracture ouverte depuis 2015
L’ambassadeur Ntahiraja a également replacé les tensions actuelles dans leur contexte historique récent.
Depuis la tentative de coup d’État de 2015 contre le gouvernement burundais, les relations entre Gitega et Kigali sont profondément détériorées.
Le Burundi accuse régulièrement le Rwanda d’abriter les putschistes impliqués dans cette tentative ainsi que les membres du mouvement terroriste RED-Tabara.
Le camp de réfugiés de Mahama est fréquemment cité comme un espace de recrutement et d’entraînement de groupes terroristes contre le Burundi.
Depuis 2015, plusieurs attaques terroristes ont été attribuées à des groupes terroristes soutenus depuis le territoire rwandais : attaques dans les provinces de Cibitoke, Bubanza, Kayanza, Muramvya ou encore Bujumbura Rural ; incursions armées dans la forêt de Kibira ; embuscades contre des civils.
Dans cette logique, Ntahiraja considère que le Burundi ne peut ignorer ce qu’il perçoit comme une menace sécuritaire persistante.
Le diplomate des résultats
Mais réduire Ntahiraja à ses positions sécuritaires serait ignorer l’essentiel : son bilan diplomatique.
Depuis son arrivée en Belgique, les relations entre le Burundi et l’Union européenne ont connu un réchauffement spectaculaire sous l’impulsion de la politique d’ouverture du président Evariste Ndayishimiye.
La levée des sanctions économiques européennes en 2022 a constitué un tournant majeur dans les relations entre Gitega et Bruxelles.
L’Union européenne a elle-même reconnu « l’intensification du dialogue avec le Burundi » ainsi que les avancées enregistrées dans les relations diplomatiques.
Dans ce processus, le rôle de Ntahiraja apparaît central.
À Bruxelles comme à Luxembourg, il a porté avec constance la nouvelle doctrine diplomatique burundaise impulsée par le président Ndayishimiye : ouverture, dialogue, coopération et patriotisme économique.
Même certains médias proches du pouvoir burundais ont souligné l’amélioration notable des relations belgo-burundaises sous son mandat diplomatique.
Là où d’autres alimentent les réseaux sociaux avec des déclarations incendiaires, Ntahiraja avance avec les armes silencieuses de la diplomatie : négociations, réhabilitation de l’image du Burundi, retour progressif de la confiance européenne.
Un ambassadeur fidèle à la ligne NEVA
Le diplomate apparaît surtout comme l’un des exécutants les plus disciplinés de la vision internationale de Ndayishimiye.
Depuis 2020, le Burundi a entrepris une lente mais réelle réouverture diplomatique après des années de tensions avec l’Occident.
Ntahiraja s’est imposé comme l’un des architectes de cette normalisation.
Son discours sur le patriotisme économique et la nécessité pour les Burundais de la diaspora de « faire front contre la pauvreté » illustre parfaitement cette nouvelle orientation : moins d’isolement, plus de coopération ; moins de confrontation idéologique, plus de pragmatisme diplomatique.
Une polémique qui révèle surtout l’efficacité de Ntahiraja
Au final, la tempête médiatique autour de l’intervention du 22 mai 2026 ressemble davantage à une tentative de diversion qu’à une véritable controverse diplomatique.
Parce qu’au fond, ce qui dérange certains milieux proches de Kigali, ce ne sont pas uniquement les propos de Ntahiraja.
C’est surtout son efficacité.
L’ambassadeur burundais est devenu l’un des visages les plus visibles du retour diplomatique du Burundi sur la scène européenne. Sa parole porte parce qu’elle est nourrie par l’expérience du terrain, par une connaissance intime des mécanismes sécuritaires régionaux et par une fidélité assumée à la politique étrangère du Burundi version Ndayishimiye.
Dans les Grands Lacs, où les mots servent souvent de munitions diplomatiques, Ntahiraja apparaît comme un homme qui maîtrise autant les archives de la guerre que les codes feutrés des salons européens.
Et c’est peut-être précisément cette combinaison rare sécurité, diplomatie et résultats qui fait de lui une cible privilégiée des critiques.
Par notre correspondant dans la région des Grands Lacs






