L’affaire Ousmane Sonko dépasse une querelle sénégalo-sénégalaise. Elle pose une question qui traverse toute l’Afrique francophone : qui a le droit de définir la souveraineté africaine ?
Au Sénégal, l’affaire Ousmane Sonko n’est pas seulement une crise de gouvernement. Elle est devenue un révélateur : révélateur d’une tension ancienne entre l’Afrique qui veut décider par elle-même et les puissances qui prétendent avoir changé de méthode sans toujours renoncer à leurs réflexes d’influence.
Depuis quelques années, Emmanuel Macron tente de redessiner l’image de la France en Afrique. Le vocabulaire a changé : on ne parle plus de domination, mais de partenariat ; plus de pré carré, mais de coopération ; plus d’influence, mais d’investissement, d’innovation, de jeunesse et de gouvernance mondiale. Le sommet Africa Forward, tenu à Nairobi les 11 et 12 mai 2026, a justement été présenté comme une étape importante du renouvellement des relations entre la France et les pays africains.
Mais c’est précisément là que le nom de Sonko devient gênant.
Car Sonko ne se contente pas de demander une nouvelle décoration diplomatique. Il demande que le rapport de force change réellement. Quand il affirme que la présence militaire française, les contrats de ressources naturelles, la dette, le FMI ou les anciens réseaux d’influence doivent être discutés au nom de la souveraineté sénégalaise, il oblige tout le monde à sortir des slogans. Il demande : qui décide ? Dakar ou Paris ? Les peuples africains ou les réseaux hérités de l’ordre colonial ?
Sonko dérange parce qu’il transforme une critique en ligne politique : audit, renégociation, souveraineté et refus du paternalisme diplomatique.
En janvier 2025, lorsque Macron a laissé entendre que la réorganisation du dispositif militaire français en Afrique relevait d’une initiative française, Sonko a répliqué que, pour le Sénégal, la décision de faire partir les troupes françaises relevait de sa seule volonté souveraine. Il a aussi contesté la légitimité de la France à parler au nom de la sécurité et de la souveraineté africaines.
Voilà pourquoi Sonko dérange. Pas seulement parce qu’il critique la France. Beaucoup critiquent la France. Il dérange parce qu’il transforme cette critique en ligne politique : audit des contrats, renégociation des ressources, refus d’une dette imposée comme destin, contestation du paternalisme diplomatique, affirmation d’une souveraineté économique et militaire.
Son éviction du poste de Premier ministre, annoncée le 22 mai 2026, intervient officiellement dans un contexte de tensions croissantes avec le président Bassirou Diomaye Faye, de crise de la dette, de discussions difficiles avec le FMI et de divergences sur la politique économique. Ces faits ne prouvent pas que la France a donné un ordre. Mais ils montrent une chose : la ligne Sonko touche des intérêts puissants.
Elle touche aux ressources naturelles, à la dette, à la monnaie, aux bases militaires, aux habitudes diplomatiques et aux réseaux de l’après-colonisation. C’est cela qui rend le moment dangereux.
Le Sénégal est aujourd’hui un théâtre symbolique. D’un côté, une France qui veut revenir autrement, avec un langage modernisé. De l’autre, une jeunesse africaine qui ne veut plus seulement changer le discours, mais changer les rapports de dépendance. Entre les deux, des dirigeants africains pris dans une équation difficile : gouverner, rassurer les marchés, négocier avec les institutions financières, maintenir la stabilité, sans trahir l’espérance populaire qui les a portés au pouvoir.
C’est ici qu’il faut être vigilant. Les anciens réseaux ne reviennent jamais avec les anciens habits. Ils reviennent avec le vocabulaire du partenariat, de l’expertise, de l’investissement, de la stabilité, de la responsabilité budgétaire. Parfois, ces mots sont nécessaires. Mais parfois, ils servent aussi à neutraliser les voix qui réclament une rupture réelle.
L’Afrique n’a pas besoin d’un anti-occidentalisme paresseux. Elle a besoin d’une souveraineté lucide. Coopérer avec la France, l’Europe, la Chine, les États-Unis ou les pays du Golfe n’est pas un problème en soi. Le problème commence lorsque la coopération devient dépendance ; lorsque l’aide devient chantage ; lorsque la dette devient outil de discipline ; lorsque les contrats stratégiques échappent au contrôle populaire ; lorsque les dirigeants africains sont acceptés à condition de ne pas trop déranger.
Sonko dérange parce qu’il incarne cette question : et si l’Afrique cessait de demander la permission d’être souveraine ?
Le débat sénégalais ne concerne donc pas seulement le Sénégal. Il concerne tous ceux qui veulent voir l’Afrique sortir du cycle des indépendances incomplètes. Les peuples africains doivent regarder cette séquence avec attention, non pour fabriquer des complots sans preuves, mais pour comprendre les mécanismes : comment une voix souverainiste est isolée, comment une rupture est requalifiée en instabilité, comment un projet d’émancipation peut être réduit à une querelle personnelle.
L’Afrique doit refuser deux pièges : le piège de la naïveté, qui croit que les puissances coloniales ont renoncé d’elles-mêmes à leurs intérêts ; et le piège de la confusion, qui transforme toute crise interne en complot étranger. La vérité politique se trouve souvent entre les deux : des tensions internes bien réelles, mais dans un environnement international où les intérêts extérieurs savent toujours profiter des fractures africaines.
Le cas Sonko mérite donc l’attention de tous les panafricanistes, de tous les démocrates, de tous ceux qui pensent que l’indépendance ne se limite pas à un drapeau et à un hymne. L’émancipation africaine exige des institutions fortes, des peuples vigilants, des contrats transparents, une presse libre, et des dirigeants capables de dire non, même quand le non dérange.
Aujourd’hui, le nom de Sonko dérange. Demain, ce sera peut-être un autre nom, dans un autre pays. La vraie question n’est donc pas seulement : que va devenir Sonko ? La vraie question est : l’Afrique a-t-elle encore le droit de produire des dirigeants qui ne demandent pas l’autorisation d’être libres ?
Par Bazikwankana Edmond






