Burundi : Le Cerf, le bubale et le Tambour – Élégie pour le Docteur Masumbuko Pie

Au nom des ancêtres des Barundi, ceux des Abongera et des Abasambo, vous de Kiranga, Kiranga celui d’Imana, Imana de Karyenda reçoive Masumbuko…

 

Gitega, 29/07/2026 (BDIAGNEWS) –  Le 29 septembre 1931, à Rukiga, dans la commune Kiganda à Muramvya,  au cœur battant d’Ingoma y’Uburundi, un enfant vint au monde. C’était la joie pour son père Barahinduka. Il naquit sous le signe du cerf ingeragere, animal dont les bois tombent pour renaître, dont les oreilles captent les murmures du monde invisible, dont le regard perce les brumes entre les quatre mondes : celui du Tambour (Karyenda), celui caché d’Imana, celui des ancêtres (Kiranga), celui des vivants.

 

On l’appela Masumbuko.

Il était fils des Abongera. Dans l’Ubungoma, la cosmologie du Tambour, Abongera incarne la lumière originelle qui se condense en mouvement avant même de devenir matière,  une vibration première, incessante et vigilante, qui traverse les mondes sans jamais se figer. C’est l’énergie de l’aube, celle qui bondit comme le cerf, qui écoute comme la gazelle, et qui rappelle que tout être vivant n’est qu’un passage du rayonnement vers le rayonnement.  

Ses ancêtres étaient gardiens des alliances, protecteurs des Bakuru ou des Bataka (chefs des miryango), ceux qui veillaient sur l’ordre du monde. Dans ses veines coulaient les sangs mêlés de Banyaruguru et de Bahima, héritiers de cette fonction sacrée de passeur, de médiateur entre le visible et l’invisible. C’est ainsi qu’ils avaient accompagné les Bami b’Isi  ( Ntare, Mwezi, Mutaga, Mwambutsa ) dans l’accomplissement de leur charge divine, leur permettant de conduire Ingoma y’Uburundi, l’État-Tambour (Ingoma), vers sa destinée.

 

Mais déjà, dans les brumes de l’histoire, une ombre s’étendait.

En 1929, lorsque Ruburisoni, soit Mukakaryenda, la femme Tambour, divinité suprême des Barundi, fut convertie de force et devint Maria Ruburisoni, ce fut l’effondrement d’un monde. Le Tambour Sacré Karyenda se tut. Le Palais de Buryenda vacilla. Les Bami B’Ijuru ( Ntare wi Nkoma, Nzobe y’Ikirwa, Mutaga wa Magamba, Mwambutsa wa Magamba )  disparurent dans l’oubli. La famille de Masumbuko, jadis stable comme le roc des collines, connut l’instabilité.

 

C’est alors que la Croix et la Bannière s’abattit sur le Burundi.

Les missionnaires, Pères Blancs de Lavigerie, voyant le vide laissé par Karyenda, s’empressèrent d’y planter leur croix. Ils baptisèrent Masumbuko Pie, Pie comme Mgr Pio Canonica, le Turinois qui avait converti Mukakaryenda, celui qui en 1936 devint mentor du Mwami Mwambutsa Bangiricenge à Bukeye. Le même Canonica qui, en 1943, mourut à Bukeye, laissant derrière lui un monde transformé, un peuple désorienté, des âmes divisées entre Imana et Dieu, entre Karyenda et Jésus.

 

Ainsi, Masumbuko devint Pie.

Le jeune Masumbuko Pie fut placé sous l’œil attentif des missionnaires. De 1939 à 1943, il fit sa scolarité primaire à Bukeye et Kiganda. Puis le secondaire, puis l’école des assistants médicaux jusqu’en 1952. En 1955, il était membre du Conseil général du Ruanda-Urundi. L’année suivante, une bourse du Conseil supérieur du Pays l’envoya en France. En 1958, il décrochait avec brio le baccalauréat français à Paris. Mais sa soif de comprendre le monde, les hommes, les sociétés, l’humanité dans sa complexité, le poussa vers l’École des sciences politiques de Paris, où il acquit des certificats d’anthropologie et d’ethnologie.

Pendant ce temps, son cousin Ntiruhwama Jean, issu des Abasambo, était placé sous la protection de Mgr Antoine Grauls. Selon l’Ubungoma, les Abasambo incarnent la molécule en mouvement, non pas la matière figée, mais la forme pure de la force énergétique qui s’agence, se structure et se déploie dans le monde visible, comme en témoignent leurs totems, les pois de contre-saison qui renaissent après la moisson, et surtout, le bubale, cette grande antilope dont le dos incliné et les cornes en lyre symbolisent la vigilance et la persévérance. Deux frères, deux destins, deux parrains, Vatican – Belgique pour l’un, Vatican – France pour l’autre, tous deux instruments de la géopolitique, pions sur l’échiquier de la fin de la colonisation.

Car le monde changeait. La guerre était finie. La Russie et les États-Unis régnaient en maîtres, les États-Unis grâce à l’uranium du Katanga. La conférence de Bandoung en 1955, portée par la conscience historique asiatique, exigeait la fin de la colonisation. Accra en 1958 réveillait la conscience africaine et le panafricanisme. Le Vatican, sentant le vent tourner, retourna sa veste vers les États-Unis. La France, grande perdante de 1945, se mit au service des États-Unis, son nouveau protecteur.

Et le Burundi, Ingoma y’Uburundi, se retrouva prise en tenaille face à la Croix et la Bannière.

 

De 1959 à 1972-73, la Croix et la Bannière acta.

Le Mwami Mwambutsa Bangiricenge fut vidé de ses prérogatives le 25 décembre 1959. Le génocide des Baganwa commença : Rwagasore en 1961, les Baranyanka en 1963, Kamatari en 1964. Ingoma y’Uburundi tomba en deux temps : la tentative manquée de 1965, le coup d’État de 1966 qui instaura la République. Le régicide d’avril 1972 acheva l’œuvre, le jeune Mwami Ntare Ndizeye assassiné.

Pour installer l’économie de marché, il fallait supprimer l’Ubumu, ce système socio-économique millénaire dont le nom même renvoie à Mu, Mukakaryenda, la femme Tambour qui nourrissait tous les miryango ou lignages. Dans cet ordre ancien, les Hutu produisaient les ressources pour satisfaire les besoins de tous les miryango, et les Tutsi fonctionnaires les redistribuaient justement entre tous les miryango, permettant à tous de vivre sans argent, grâce à leur propre production. Ce système était incompatible avec le règne de l’argent, de la banque et du marché.

Alors vint le génocide de 1972-1973 : 500 000 Hutu tués, un million de réfugiés sur 2,9 millions de Barundi. Et derrière, les coopératives françaises, les banques, la Banque de la République du Burundi.

Masumbuko Pie vécut cette période d’instrumentalisation avec une profonde douleur. Il fut deux fois vice-premier ministre, ayant le portefeuille de la santé dans les gouvernements de Ngendandumwe Pierre en 1963 et 1965. En juillet 1966, quand le jeune Muganwa Ntare Ndizeye déposa son père, Masumbuko Pie devint ministre des affaires étrangères jusqu’au coup d’État du capitaine Micombero Michel le 28 novembre 1966.

On l’accusa d’implication dans la disparition des enfants du Muganwa Rwagasore et des 131 exécutions des notables Barundi en 1965. Mais ceux qui le connurent savent : Masumbuko Pie était un fils d’Ingoma, profondément lié à Karyenda, un être d’Ubuntu.

Je le vois, ce vieil homme, à l’intelligence vive, parcourant les collines de son enfance, conversant avec les paysans, écoutant les histoires des anciens. Je le vois, ce médecin psychiatre, penché sur l’âme souffrante de son peuple, cherchant à panser les plaies que la Croix et la Bannière avaient ouvertes. Je le vois, ce politologue de la Sorbonne, analysant les rouages de la domination, déchiffrant les stratégies de l’oppression.

Il avait compris que la colonisation n’était pas seulement une domination territoriale, mais une violence ontologique,  un effacement des dieux, une destruction des systèmes de sens, une fragmentation des identités. Il avait compris que le conflit Hutu-Tutsi était un outil raciste de la géopolitique coloniale, un piège de l’accord d’Arusha qui figeait en ethnies ce qui était naguère des fonctions sociales au sein de l’Ubumu et d’Ingoma.

Et malgré tout, malgré les accusations, malgré les instruments de la Croix et de la Bannière, malgré les mensonges de l’histoire, Masumbuko Pie resta un homme d’humanité. Hutu, Tutsi, Twa, Hima, peu lui importaient ces catégories. Il voyait l’Umurundi, l’être humain, le frère.

 

Le 28 juillet 2026, à Abidjan, en Côte d’Ivoire, le vieux cerf s’est couché. Il a rejoint sa bien-aimée épouse, Harahagazwe Thérèse, partie le 28 août 2021. Il a rejoint ses frères, ses ancêtres, les Abongera et les Abasambo, tous les gardiens de l’ordre ancien.

La chanteuse Kadjanin, fille de son cousin Ntiruhwama, a pleuré : « Triste jour pour notre grande famille… Le dernier de nos pères s’en est allé rejoindre sa bien-aimée épouse et tous ses frères. Que la terre de nos ancêtres te soit douce, Papa Alice dukunda. »

Le journaliste Kaburahe Antoine l’a salué : « Excellent conteur, son livre est jalonné de souvenirs. »

Le Muganwa Ngendahayo Jean-Marie s’est incliné : « Je pleure un patriarche qui n’avait de cesse que d’inviter la jeunesse à vivre pleinement, assidûment et fraternellement. Tonton rejoint Tantine Thérèse, son épouse tant aimée. »

Le militant de la société civile burundaise Nininahazwe Pacifique : « Un sage, un patriote, une mémoire phénoménale. Immense perte pour le Burundi. Mes condoléances à ses proches. Qu’il repose en paix ! »

 

Au nom des ancêtres des Barundi, ceux des Abongera et des Abasambo, vous de Kiranga, Kiranga celui d’Imana, Imana de Karyenda, reçoive Masumbuko.

Le cerf a perdu ses bois. Mais la gazelle renaîtra. Ingeragere, par sa double nature de régénérescence, nous enseigne que la mort n’est pas la fin. Comme les bois qui tombent chaque année pour repousser, l’esprit d’Ingoma, la vérité de Karyenda, l’Ubuntu des Barundi, renaîtront.

Car le Tambour, bien que réduit au silence, résonne encore dans le cœur de ceux qui se souviennent. Car Imana, bien que voilée par le Dieu des colonisateurs, veille encore dans les collines. Car les ancêtres, bien que bafoués, n’ont pas cessé d’écouter les prières de leurs enfants.

En cette fin de juillet 2026, alors que les pluies reviennent sur le Burundi, que les collines reverdissent, que les enfants jouent au bord des rivières, nous pleurons un patriarche. Mais nous pleurons aussi un monde disparu. Nous pleurons une mémoire blessée. Nous pleurons un peuple qui cherche encore son chemin face à  la Croix et la Bannière.

Masumbuko Pie, médecin des corps et des âmes, diplomate des nations, fils des Abongera, gardien du totem du cerf, passeur entre les mondes, veilleur vigilant aux grandes oreilles et à l’odorat fin, repose en paix dans le Monde des Ancêtres, dans le Monde caché d’Imana, dans le Monde du Tambour qui ne s’éteint jamais.

Et que son exemple nous guide : demeurer des êtres d’Ubuntu, résister à l’instrumentalisation, refuser les catégories imposées, aimer sans condition, et toujours, toujours, écouter le murmure de Karyenda au fond de nos cœurs.

 

Au nom des ancêtres des Barundi, ceux des Abongera et des Abasambo, vous de Kiranga, Kiranga celui d’Imana, Imana de Karyenda reçoive Masumbuko…

Face à l’agression continue de la Croix et de la Bannière, que le Burundi, Ingoma y’Uburundi, puisse s’émanciper de cette colonialité.

Ainsi soit-il.

 

NOTES

L’expression « la Croix et la Bannière », empruntée à Baranyanka Charles, désigne l’alliance historique entre le Vatican, la France via les Pères Blancs, l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis contre l’ordre traditionnel burundais depuis le XIXème siècle. Le Dr Masumbuko Pie, dans sa longue vie de 95 ans, aura traversé toute cette histoire, de la chute de Karyenda en 1929 jusqu’aux guerres civiles, en passant par les indépendances, les génocides, les exils, gardant intact son amour pour son peuple et sa foi en l’Ubuntu.

RÉFÉRENCES

  • Mbonyingingo, Leona. L’Épouse du tambour. Montréal, 2025.

  • Baranyanka, Charles. Le Burundi face à la Croix et à la Bannière. Bruxelles, 2015. (L’expression « la Croix et la Bannière » désigne l’alliance historique entre le Vatican, la France — notamment via les Pères Blancs de Lavigerie —, l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis contre l’ordre traditionnel burundais depuis le XIXe siècle.)

  • Pini-Pini, Nsasay. Tribunal de l’Histoire africaine, Tome 1 : Réquisitoire contre l’Europe christianisée, en hommage à E. D. Morel (1873-1924/2024). Collection Historiographie du Monde contemporain. Douala : Éditions Cheikh Anta Diop (Edi-CAD), 2024.

  • Nahimana Karolero, Pascal. Histoire du Burundi : Les grandes dates de l’histoire des Barundi et de l’État millénaire africain – Ingoma y’Uburundi. Bruxelles : Génération Afrique, 2024. 🔗 nahimanakarolero.com

  • Nahimana Karolero, Pascal. Histoire des imiryango : Les Bajiji — Abajiji, Bajiji, Wajiji, Jiji : Du Burundi au Mwene Mwezi : À l’origine de l’Ubungoma, d’Ingoma et de l’Ubumu. Bruxelles : Génération Afrique, 2026.

  • Nahimana Karolero, Pascal. Burundi : La diaspora burundaise : Du monde, de Belgique et d’ailleurs — Histoire, trajectoires et ancrage. Bruxelles : Génération Afrique, 2025. 🔗 nahimanakarolero.com

  • Nahimana Karolero, Pascal. Réfugiés du Burundi — Quand Ingoma s’est tu. Histoire géopolitique d’un peuple brisé par la colonialité. Bruxelles : Génération Afrique, 2025. 🔗 nahimanakarolero.com

  • Gahama, Joseph. Le Burundi sous administration belge. Paris : Karthala, 1983.

  • Rugurika, Mathias. Repères historiques du Burundi : Tome 1 : de la période précoloniale à l’indépendance, le 1er juillet 1962. 2022.

  • Ntibantunganya, Sylvestre. Histoire d’un génocide occulté : Le génocide des Bahutu du Burundi de 1972-1973. Bruxelles : Sigumugani, 2025.

  • Kubwayo, Félix. La lente reconnaissance du génocide de 1972 contre les Hutu du Burundi. Bruxelles, 2025.

  • Harerimana, Éric-Innocent. Umurundi, une identité inclusive. Bruxelles : Éditions Iwacu, 2025.

Sources : Nahimana P. , BDIAGNEWS | burundi-agnews.org | 29 juillet 2026