Burundi / Afrique du Sud : L’ANC et le CNDD-FDD, face à la Colonialité « la Croix et la Bannière »

 L’ANC en Afrique du Sud et le CNDD-FDD au Burundi sont deux anciens mouvements de libération arrivés au pouvoir en 1994 et 2005. Tous deux ont mené des transitions politiques, mais une analyse décoloniale révèle qu’ils n’ont pas fondamentalement remis en cause les structures de « colonialité ». Leur gouvernance, marquée par une rupture formelle et une continuité structurelle, interroge les conditions d’une véritable émancipation en Afrique post-indépendance.

 

Gitega, 4/08/2026 (BDIAGNEWS) L’Afrique du Sud est confrontée à « la Croix et la Bannière » depuis le 17ème siècle : c’est à dire l’Église réformée néerlandaise et les colons néerlandais (les Pays-bas) à partir de 1652 ; puis, à partir de 1814, la Grande-Bretagne, avec une diversité de missions protestantes (anglicanes, méthodistes, presbytériennes) et catholiques (Oblats de Marie-Immaculée, Dominicains, Trappistes de Mariannhill, Bénédictins). De son côté, le Burundi est confronté à « la Croix et la Bannière » depuis la fin du 19ème siècle : c’est à dire le Vatican (notamment les Pères Blancs),  la France,  l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique (après 1916) et les États-Unis (après 1945). Voilà donc les héritages coloniaux de ces deux pays. Il s’agit de leur colonialité respective.

En Afrique du Sud, l’organisation politique précédait de loin l’arrivée des colons. Chez les peuples noirs, la gouvernance s’exerçait à travers les chefs de lignages, qui géraient les affaires du peuple selon des principes coutumiers et des alliances matrimoniales ou guerrières. C’est avec la proclamation de l’Union sud-africaine en 1910, sous domination britannique, que la forme moderne des partis politiques a été introduite comme un instrument de gestion coloniale. C’est dans ce cadre que naît, le 8 janvier 1912 à Bloemfontein, dans l’État libre d’Orange, le South African Native National Congress (SANNC). Ce mouvement est la première organisation politique nationale des Noirs sud-africains, créée en réaction à l’exclusion des populations autochtones du nouvel État unioniste. Rebaptisé African National Congress (ANC) en 1923, il deviendra le fer de lance de la lutte contre l’apartheid. Au Burundi, le phénomène est similaire mais plus tardif. Avant la colonisation, les alliances politiques se construisaient par les miryango (lignages), matérialisées par des totems d’alliance. Ce n’est qu’à la veille de l’indépendance, par un décret colonial belge du 25 décembre 1959, que la forme du parti politique est imposée, ouvrant la voie à une compétition électorale calquée sur le modèle occidental. C’est dans ce contexte, bien après l’indépendance de 1962, que naît le Conseil national pour la défense de la démocratie (CNDD), en 1994, au plus fort de la guerre civile. Ce mouvement de résistance armée s’accompagne de son aile militaire, né en 1993-1994,  les Forces pour la défense de la démocratie (FDD), surnommées Intagoheka (« ceux qui ne dorment jamais »), en référence à leur vigilance et à leur engagement sans relâche. En 1998, le mouvement prend le nom de CNDD/FDD, avant de devenir, en janvier 2005, un parti politique légal, le CNDD-FDD, qui remporte les élections quelques mois plus tard.

L’accession au pouvoir de l’African National Congress (ANC) en Afrique du Sud (1994) et du Conseil National pour la Défense de la Démocratie – Forces de Défense de la Démocratie (CNDD-FDD) au Burundi (2005) incarne la victoire de mouvements longtemps exclus du pouvoir. L’ANC, après des décennies de lutte contre l’apartheid, et le CNDD-FDD, après une guerre civile contre une –dictature militaire – , ont tous deux promis une refondation de leur société. Pourtant, une analyse rétrospective, du point de vue des études décoloniales, invite à interroger la profondeur de ces transformations : ces partis ont-ils véritablement rompu avec l’héritage colonial, ou ont-ils, en quelque sorte, « gardé l’Histoire et la tradition coloniales » en conservant les structures fondamentales de l’État, de l’économie et du pouvoir ?

Dès leur entrée en fonction, l’ANC et le CNDD-FDD ont initié des réformes, rompant avec les régimes précédents sur le plan juridique et politique.

L’ANC a aboli les lois de l’apartheid et promu une « Nation Arc-en-Ciel ». Son projet, réalisé en 1994, le Programme de Reconstruction et de Développement (RDP), lié à sa vision de la Charte de la Liberté de 1955,  s’est incarné dans une Constitution parmi les plus progressistes au monde (1996), qui garantit des droits civils, politiques et sociaux étendus. Cependant, son virage économique néolibéral (plan GEAR, 1996) a été perçu par certains comme une concession aux institutions financières internationales, privilégiant la croissance macroéconomique au détriment d’une redistribution radicale des richesses. Le Plan de Développement National (NDP) – Vision 2030, bien qu’ambitieux, peine à se concrétiser.

Le CNDD-FDD, de son côté, a élaboré un projet de société dès son temps de lutte, formalisé notamment dans le document de la Commission permanente d’études politiques (COPEP) de juillet 2001. Ce « Profil de la société burundaise de l’après-guerre » visait à rompre avec le centralisme autoritaire des régimes précédents pour instaurer une démocratie décentralisée et participative, fondée sur la subsidiarité. Il prévoyait une modernisation du système socio-économique, encourageant l’esprit d’initiative et la gestion moderne du territoire, en phase avec le contexte néolibéral de l’époque. Aujourd’hui, l’État du Burundi a élaboré et mis en œuvre un projet, la « Vision 2040-2060 ».

Malgré des rhétoriques de rupture, l’ANC et le CNDD-FDD ont conservé les structures fondamentales héritées de la colonisation.

Dans le domaine de l’État, les deux partis ont maintenu un modèle d’État-nation républicain centralisé. En Afrique du Sud, l’ANC a hérité de l’administration centralisée de l’apartheid sans en remettre en cause l’architecture fondamentale. Au Burundi, le CNDD-FDD a même renforcé ce centralisme en réduisant le nombre de provinces en 2023, une réforme qui a accru le contrôle du pouvoir central sur les territoires.

Sur le plan économique, l’ANC a fait un choix clair en adoptant une économie de marché capitaliste, avec un virage néolibéral assumé à travers le plan GEAR en 1996. Le CNDD-FDD, quant à lui, a inscrit son projet de modernisation dans le contexte néolibéral des années 2000, comme en témoigne le document de la COPEP de 2001, qui encourageait l’esprit d’initiative et le microcrédit. Dans les deux cas, l’économie de marché héritée de la colonisation n’a pas été fondamentalement remise en question.

En ce qui concerne le pouvoir, la colonialité persiste sous différentes formes. En Afrique du Sud, on observe une persistance d’une « ontologie raciale » dans les structures économiques, où les inégalités héritées de l’apartheid continuent de structurer l’accès aux richesses. Au Burundi, depuis 1972-1973, l’économie de marché a remplacé l’Ubumu (la chose de « Mu » Mukakaryenda, la femme Tambour), nom du système socio-économique traditionnel burundais. Jusqu’à nos jours, l’économie de marché persiste, avec des inégalités sociales flagrantes, accentuées par le choix politique du CNDD-FDD de s’être ancré dans le néolibéralisme.

Enfin, dans le domaine du savoir, la colonialité épistémique demeure prégnante. En Afrique du Sud, le système éducatif et la production de savoir restent largement structurés par des modèles occidentaux, cantonnant souvent les connaissances autochtones à la marge. Au Burundi, le constat est le même sur le plan éducatif ; s’y ajoutent le droit, l’administration et les modes de gouvernance, qui portent encore l’empreinte de l’héritage belge, les lois coloniales n’ayant pas toutes été abrogées et les pratiques administratives conservant des logiques héritées de la période coloniale.

Ainsi, si les deux partis ont opéré des ruptures politiques formelles — l’ANC en abolissant l’apartheid, le CNDD-FDD en mettant fin à la dictature militaro-civile —, ils n’ont pas, dans les faits, décolonisé les structures profondes de l’État, de l’économie, du pouvoir et du savoir. La colonialité persiste, et avec elle, les rapports de domination qui en sont issus.

Le traitement des questions ethniques ou « raciales » (noir/blanc) illustre une appropriation paradoxale de l’héritage colonial.

L’ANC et la « discrimination positive » : en Afrique du Sud, l’ANC a mis en place des politiques de « discrimination positive » pour corriger les déséquilibres de l’apartheid. Ces politiques sont contestées, certains les voyant comme une simple « déracialisation de l’élite » qui ne remet pas en cause les structures économiques fondamentales.

Le CNDD-FDD et les quotas d’Arusha : au Burundi, le CNDD-FDD a vigoureusement critiqué les accords d’Arusha, qui institutionnalisaient les quotas hutu-tutsi, y voyant une « ethnicisation » imposée par l’extérieur.

Il s’agit là d’une instrumentalisation, par la colonialité, de l’« outil raciste géopolitique néocolonial du conflit interethnique hutu-tutsi » mis en place par Hans Meyer en 1911. Cependant, une fois au pouvoir, le CNDD-FDD n’a jamais remis en cause ces quotas ethniques, remettant ainsi le pays sous la colonialité.

Cette instrumentalisation des identités montre une permanence des logiques de pouvoir issues de la colonisation, qui divisent et hiérarchisent la société. L’usage politique de l’ethnicité ou de la race, loin d’être décolonisé, a été réapproprié pour servir de nouveaux rapports de domination.

L’écart entre les discours et les pratiques de gouvernance est un autre indicateur de la persistance de la colonialité.

L’ANC, en dépit de son attachement constitutionnel à la démocratie, a été critiqué pour la corruption systémique sous la présidence de Jacob Zuma (phénomène de state capture) et pour une tendance à la centralisation du pouvoir.

Le CNDD-FDD, après avoir promis une gouvernance décentralisée, a instauré un régime parti unique. Le parti contrôle 96,5 % des sièges à l’Assemblée nationale, éliminant toute opposition parlementaire.

Cette évolution suggère que la « décolonisation » n’a pas été pensée comme un processus politique incluant la transformation des institutions et la répartition du pouvoir, mais comme une prise de contrôle de l’État hérité. Le projet de société initial du CNDD-FDD a ainsi été supplanté par une logique de « capture de l’État », comme ce fut le cas pour l’ANC sous certaines de ses factions.

L’expérience de l’ANC et du CNDD-FDD montre que l’accession au pouvoir d’anciens mouvements de libération ne garantit pas une émancipation totale des structures de la colonialité. Si les ruptures formelles (Constitution, lois) sont réelles, les continuités structurelles (État centralisé, économie dépendante, logiques de pouvoir autoritaires) persistent.

Le défi pour ces pays, et pour l’Afrique, est peut-être de repenser la décolonisation non seulement comme un transfert de pouvoir politique, mais comme un processus profond de réappropriation des savoirs, des institutions et des économies. Cela implique, comme le suggère une perspective afrofuturiste, de « mettre à ses pieds son histoire et sa tradition pour pouvoir vivre le présent dans le futur », c’est-à-dire d’inventer des modèles de société qui ne soient plus prisonniers des cadres hérités. Ni l’ANC ni le CNDD-FDD n’ont, à ce jour, réussi à relever ce défi.

Ainsi, certains intellectuels parlent de « colonialité du pouvoir et du savoir » — en Afrique du Sud, Danielle Becker (université de Cape Town) ou Lehasa Moloi (University of South Africa – UNISA) ; au Burundi, Nahimana Karolero. La colonialité du pouvoir désigne les structures de pouvoir économique (le capitalisme de marché) et politique (l’État-nation centralisé) considérées comme des héritages coloniaux, car elles ont été imposées et institutionnalisées par la domination européenne, soit « la Croix et la Bannière ». La colonialité du savoir renvoie à la production de connaissance, aux méthodes académiques et aux « grilles de lecture » du monde qui restent marquées, en Afrique du Sud comme au Burundi, par une hégémonie épistémique occidentale. Penser l’avenir, c’est aussi penser avec des concepts et dans des cadres qui sont souvent importés.

En cette nouvelle ère du monde multipolaire, celle des BRICS+ (dont l’Afrique du Sud fait partie), ces intellectuels proposent un « Bandung épistémique », c’est-à-dire une dynamique permettant d’acquérir une conscience historique active. Il s’agit, pour eux, d’une reconnexion et d’une solidarité entre les peuples du Sud global (Afrique, Amérique latine, Asie) permettant de produire, ensemble, des savoirs et des futurs qui ne soient plus dépendants du centre occidental. C’est précisément l’idée d’un « afrofuturisme » qui, en se réappropriant son histoire et sa tradition, peut inventer le futur en s’adaptant, mais depuis ses propres bases.

L’Afrique du Sud et le Burundi sont d’anciens territoires d’États-Tambour (Ingoma) ; ce sont aussi des amas de peuples ou de lignages relevant de l’Ubungoma, la cosmologie du Tambour, issu de la Civilisation du Tambour.  Au Burundi, l’État-République (institution politique, étatique) doit remettre à ses pieds ses fondements, l’État-Tambour, Ingoma, avec le Karyenda (l’institution sacrée du Tambour) basée au palais de Buryenda, comprenant la structure (une organe) des Bataka (les porteurs de parapluie) ou Bakuru, celle des chefs de chaque lignage (umuryango) présents au Burundi. Cette structure des Bataka assure un dialogue permanent avec le chef de tous les Barundi, soit le Chef d’Etat. Le système socio-économique burundais, actuellement une économie de marché néolibérale, doit remettre à ses pieds son fondement : l’Ubumu, une planification socio-économique devant permettre à chaque muryango (c’est à dire à chaque murundi) de satisfaire ses besoins en ressources.

 

Références

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Source : Nahimana P., BDIAGNEWS : burundi-agnews.org | Mardi 4 août 2026