De la tentative de putsch de 2015 aux combines d’aujourd’hui, l’histoire bégaie. Le président Ndayishimiye a raison : Kigali n’a jamais lâché ses pions burundais. Preuves à l’appui, ex nihilo nihil fit — rien ne naît de rien, et surtout pas une rébellion sans parrain.
A New York, le président burundais Evariste Ndayishimiye a lâché une vérité qui dérange. Au micro de France 24, en marge de la 81e Assemblée générale, il a déclaré sans détour que la « menace » d’une attaque rwandaise contre son pays « existe encore ». Plus encore, il a pointé du doigt l’état-major qui, selon lui, « organise ce terrorisme […] se trouve à Kigali, géré par Kigali, armé par Kigali, entretenu par Kigali ».
Ces propos ne sont pas une saillie diplomatique. Ils sont une déposition. Celle d’un chef d’État qui, dix ans après les faits, constate que le temps n’a rien effacé. Acta non verba : des actes, pas des paroles. Et les actes, précisément, sont accablants.
2014-2015 : le laboratoire du déstabilisateur
Tout commence bien avant que les caméras ne s’intéressent au Burundi. Dès 2014, sur ordre de Paul Kagame, les services de renseignements rwandais planchent sur un dossier de renversement du pouvoir burundais. L’objectif est clair : empêcher que le Burundi ne devienne un contre-modèle dans une région où Kigali entend dicter sa loi.
En 2015, la mécanique se met en branle. Des manifestations téléguidées depuis le Rwanda éclatent à Bujumbura. Le 13 mai 2015, le général Godefroid Niyombare, ancien chef des renseignements burundais, tente un coup d’État pendant que le président Pierre Nkurunziza se trouve à Dar es Salaam pour des négociations régionales. Le putsch échoue. Mais ses auteurs, eux, ne disparaissent pas dans la nature. Ils fuient à Kigali.
C’est là que le bât blesse. Un rapport d’experts des Nations unies, transmis au Conseil de sécurité et révélé en février 2016, accuse formellement le Rwanda d’avoir recruté et entraîné militairement des réfugiés burundais dans le camp de Mahama, dans l’est du Rwanda, entre mai et juin 2015, avec pour objectif de renverser le pouvoir de Nkurunziza. Le Rwanda a beau démentir, les faits sont têtus. Paul Kagame lui-même a rejeté ces accusations en bloc, affirmant que les problèmes du Burundi devaient être « considérés comme les leurs plutôt que de faire croire qu’ils viennent d’ailleurs ». Une dénégation qui sonne comme un aveu d’impuissance : Qui s’excuse s’accuse.
FOREBU, RED Tabara : la division du travail
Après l’échec du putsch, les exécutants burundais réfugiés à Kigali ne restent pas inactifs. Les officiers ex-militaires et policiers tentent de s’organiser sous la bannière des Forces populaires du Burundi (FOREBU), tandis que les civils, emmenés par Alexis Sinduhije, forment la Résistance pour un État de droit au Burundi (RED Tabara). Deux structures, un même objectif : revenir par la force.
Le Rwanda, dans l’ombre, arbitre. Kigali voudrait que FOREBU, composée de militaires aguerris, prenne la tête de la rébellion, pendant que RED Tabara et le MSD (Mouvement pour la solidarité et la démocratie) se chargeraient du recrutement des hommes dans les camps de réfugiés. Sinduhije, figure historique de la lutte pour les droits humains, refuse cette répartition des rôles. Il ne veut pas être le rabatteur de Kigali.
Entre-temps, les divisions s’exacerbent. Bob Rugurika, patron de la Radio publique africaine (RPA), se rapproche de FOREBU, tandis que Sinduhije campe sur ses positions. Leurs relations se dégradent au point que l’on se demande, encore aujourd’hui, ce que cache leur récente réconciliation apparente. Une réconciliation sous l’égide de Kigali, qui a convoqué les deux hommes en juin-juillet derniers pour « recevoir des ordres ».
Le Rwanda, lui, continue de miser sur RED Tabara. Le Groupe d’experts onusiens, dans son rapport de juin 2024, indique clairement que le Rwanda, qui avait déjà appuyé RED Tabara en 2015-2016, a renouvelé son soutien au groupe depuis fin 2022 et l’a aidé à mener des incursions et des attaques dans l’ouest du Burundi. L’attaque de Gatumba, en décembre 2023, qui a tué vingt civils, porte la signature de RED Tabara et, en filigrane, celle de Kigali. Le Burundi a immédiatement accusé le Rwanda de soutenir cette attaque, avant de fermer sa frontière avec son voisin en janvier 2024.
Daradangwe, le « père spirituel » de substitution
Dans cette galerie de personnages trouble-fête, un nom revient avec insistance : le colonel Jean-Bosco Daradangwe. Ancien porte-parole de l’armée burundaise, il est cité dans les rapports de la Commission internationale d’enquête de 1994 parmi les militaires impliqués dans le coup d’État d’octobre 1993. Un passé déjà lourd.
Mais c’est à partir de 2020 que son rôle prend une nouvelle dimension. Selon des sources concordantes, Daradangwe est désigné pour remplacer Pierre Buyoya, décédé cette année-là, comme « père spirituel et moral » des putschistes burundais. Installé à Kigali, il devient l’un des architectes de la stratégie rwandaise visant à maintenir une pression constante sur Bujumbura. Il n’avale pas Alexis Sinduhije, qu’il considère comme un rival. Depuis 2017, Sinduhije serait persona non grata au Rwanda, ce qui n’a pas empêché sa récente convocation à Kigali.
Daradangwe, lui, incarne cette continuité dans la subversion. Un homme de l’ombre, qui a traversé les décennies en restant fidèle à une ligne : déstabiliser le Burundi pour le compte de ses parrains. Son passé militaire et son rôle actuel en font un personnage clé de l’échiquier kigalois. Cui bono ? À qui profite le crime ? À Kigali, évidemment.
2025 : la réorganisation dans l’urgence
L’étau se resserre autour de Kigali. Sur le plan diplomatique, le Rwanda est de plus en plus isolé. Les rapports onusiens se succèdent, les accusations de déstabilisation se multiplient, et même les alliés historiques de Kagame commencent à s’interroger. C’est dans ce contexte que Bob Rugurika et Alexis Sinduhije ont été convoqués à Kigali en juin-juillet derniers.
Objectif : réorganiser la rébellion. Kigali veut rassembler les forces disparates, mettre fin aux querelles intestines entre FOREBU et RED Tabara, et préparer l’échéance électorale burundaise de 2027. Une présidentielle que Kagame veut perturber, voire annuler, en semant le chaos.
La réconciliation entre Rugurika et Sinduhije, aussi surprenante soit-elle, s’inscrit dans cette logique. Les deux hommes, qui se regardaient en chiens de faïence depuis des années, ont été priés de mettre de l’eau dans leur vin. Divide et impera : diviser pour régner. Kagame maîtrise l’art de la manœuvre. Mais cette fois, il ne s’agit pas seulement de diviser l’adversaire : il s’agit de le contrôler.
Le président Ndayishimiye l’a compris. Dans son entretien à France 24, il a également jugé Paul Kagame « malhonnête », rappelant que ce dernier avait démenti s’être engagé à transférer au Burundi des personnes soupçonnées d’avoir fomenté le coup d’État de 2015. Pourtant, affirme Ndayishimiye, Kagame lui avait promis, dans son bureau : « Si j’ai promis, j’ai promis, je vais te les remettre ». Une parole non tenue, une promesse piétinée. Pacta sunt servanda — les conventions doivent être respectées. Kagame, lui, a fait fi de cette maxime.
L’appel du pied au bon voisinage
Il est temps de dire les choses clairement. Paul Kagame doit lâcher les putschistes burundais. Non pas par bonté d’âme, mais par réalisme politique. Le Rwanda ne peut pas indéfiniment jouer avec le feu. À force de nourrir, de recruter et d’entretenir ceux qui veulent détruire le Burundi, Kigali s’expose à un retour de flamme. Les rébellions, une fois lâchées, ne se contrôlent pas toujours.
Le bon voisinage n’est pas une option. C’est une nécessité. Ne pas jeter de l’huile sur le feu est un principe élémentaire de survie régionale. Kagame, en soutenant des groupes armés qui attaquent des civils, en accueillant des putschistes en fuite, en orchestrant des déstabilisations à répétition, viole les principes les plus élémentaires du droit international.
La menace dont parle Ndayishimiye n’est pas une vue de l’esprit. Elle est documentée. Elle est historique. Elle est palpable. De 2014 à 2025, le Rwanda n’a jamais cessé de vouloir faire renaître les rebelles burundais. Les preuves sont là, dans les rapports de l’ONU, dans les témoignages des réfugiés, dans les incursions armées, dans les convocations de Kigali.
Memento mori
Paul Kagame ferait bien de méditer cette locution latine : memento mori. Souviens-toi que tu es mortel. Les empires bâtis sur la déstabilisation des voisins finissent toujours par s’effondrer. Le Burundi n’est pas une proie. Le Burundi est un État souverain, avec un président élu, une armée, un peuple.
Que Kagame lâche les putschistes. Qu’il cesse de jouer avec les vies burundaises. Qu’il respecte ses engagements, si tant est qu’il en ait la moindre intention. Le Burundi, lui, ne demande qu’à vivre en paix. Mais tant que Kigali nourrira, recrutera et entretiendra ceux qui veulent détruire le Burundi, la paix restera une chimère.
Les propos du président Ndayishimiye ne sont pas des mots en l’air. Ce sont des faits. Resipsaloquitur : la chose parle d’elle-même. Et la chose, en l’occurrence, a un nom : Paul Kagame.
Par Jean Jolès Rurikunzira





